« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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L’argent

Argenthologie

Anthologie de l’argent

Paul Soriano, vendredi 30 mai 2008

« Une chose qui ne vieillit pas, qui ne pourrit ni ne se gâte, qui ne change pas de couleur, qui ne change pas de poids, une chose fixe, quoi, quand toutes les autres ne sont pas fixes ; une chose pas seulement d’aujourd’hui, ni d’hier ou de demain, mais de toujours, vieille comme le monde et qui durera autant que le monde ... » (Charles Ferdinand Ramuz, Farinet ou la fausse monnaie).


Balzac : le faiseur

En cours de rédaction


Cendrars : Ils ramassaient tous de l’or

« Mon malheur commençait. Mes moulins étaient arrêtés. On me vola jusqu’à la pierre des meules. Mes tanneries étaient désertes. De grandes quantités de cuir en préparation moisissaient dans les cuves. Les peaux brutes se décomposaient. Mes Indiens et mes Canaques se sauvèrent avec leurs enfants. Ils ramassaient tous de l’or qu’ils échangeaient contre de l’eau-de-vie. Mes bergers abandonnaient les troupeaux, mes planteurs les plantations, les ouvriers leur ouvrage. Mes blés pourrissaient sur pied ; personne pour faire la cueillette dans mes vergers ; dans mes étables, mes plus belles vaches laitières beuglaient à la mort. Jusqu’à ma fidèle brigade qui s’enfuit. Que pouvais-je faire ? Les hommes vinrent me trouver, ils me supplièrent de partir avec eux, de monter à Coloma, d’aller chercher de l’or. Dieu, que cela m’était pénible ! Je partis avec eux. Je n’avais plus rien d’autre à faire. » (Blaise Cendrars, L’Or, 1925).


Errements monétaires

« Une livre de beurre a été vendue à un ami affamé pour 350 RM [Reich Mark]. Comme il n’avait pas assez de monnaie, il l’achète à crédit, payable le lendemain. La moitié de cette livre est remise à sa femme. Avec la moitié restante, il sort pour “compenser”. Il l’échange à un vendeur de tabac contre 50 cigarettes. Sur ces 50 cigarettes, il en garde 10 et entre avec le reste dans un bar. Là, pour 40 cigarettes, il reçoit une bouteille de vin et une de schnaps. Il emmène le vin chez lui mais part à la campagne avec le schnaps. En peu de temps, il trouvera un fermier qui est prêt à lui échanger la bouteille contre deux livres de beurre. Le matin suivant, mon ami va rendre la livre de beurre qu’on lui avait vendue en disant qu’elle est trop chère. Cette “compensation” lui a procuré une livre et demie de beurre, une bouteille de vin, 10 cigarettes et le plaisir de ne pas avoir payé de taxes. »

(Der Telegraph, 1947, cité in Vincent Bignon, La Crise monétaire allemande 45-48 et les modèles de prospection monétaire, Thèse de l’École Polytechnique, 2002).


Galbraith : plus dure sera la chute

Ceux qui possèdent de l’argent, comme autrefois ceux qui s’enorgueillissaient de grands titres ou d’une noble naissance s’imaginent toujours que la crainte et l’admiration qu’inspirent l’argent tiennent en fait à leur propre sagesse ou à leur personnalité. Le contraste ainsi créé entre la haute opinion qu’ils ont d’eux-mêmes et la réalité souvent ridicule voire dépravée a toujours constitué une source d’étonnement et d’amusement. De la même manière, il a toujours été permis de se réjouir assez perfidement de la vitesse avec laquelle crainte et admiration partent en fumée quand ces individus connaissent des revers de fortune. L’histoire de la monnaie renferme une autre occasion de s’amuser : de siècle en siècle il s’est toujours trouvé des hommes pour penser qu’ils avaient découvert le secret de sa multiplication à l’infini.


Galbraith : Ce qui fait la valeur d’un bout de papier sans valeur

En regardant un morceau de papier rectangulaire, souvent de qualité quelconque, ornée de l’effigie d’un héros national, ou d’un monument, ou d’un dessin classique dans le style de Rubens ou de David, ou encore d’un marché aux légumes particulièrement bien fourni, imprimés à l’encre verte ou brune, on est souvent amené à se poser la question : comment peut-il se faire qu’un objet aussi intrinsèquement dénué de valeur soit aussi évidemment précieux et désirable ? Qu’est-ce qui fait qu’à la différence d’une quantité absolument égale de coupures de journal, ces fibres de bois de même nature peuvent procurer des marchandises ou des services, allumer la convoitise, pousser au crime ? Il faut que la magie intervienne à coup sûr ; il soit exister une explication métaphysique ou extra-terrestre de sa valeur. On a déjà noté la réputation et l’allure de grand prêtre qui caractérisent souvent ceux qui font profession du savoir monétaire. Elles tiennent en partie au fait que ces gens passent pour savoir ce qui fait la valeur d’un bout de papier sans valeur. (Galbraith, L’Argent, p.110).


Goethe : Tout comme si j’avais vingt-quatre pattes

Que diantre ! il est clair que tes mains et les pieds
Et ta tête et ton c... sont à toi ;
Mais tout ce dont je jouis allégrement
En est-ce donc moins à moi ?
Si je puis payer six étalons,
Leurs forces ne sont-elles pas miennes ?
Je mène bon train et suis un gros monsieur,
Tout comme si j’avais vingt-quatre pattes.

Goethe, Faust (Méphistophélès). 1re partie. Traduction Lichtenberger. Paris 1932, tome I, p. 58. Cité par Marx, Manuscrits de 1844.


Hess : Si les hommes ne peuvent plus être vendus, ils ne valent plus un sou

« L’argent est le produit des hommes devenus étrangers les uns aux autres, c’est-à-dire qu’il est l’homme aliéné... L’argent est ce qui vaut pour la force productrice humaine, pour l’activité vitale réelle de l’essence humaine. D’après la définition de l’économie politique, le capital est donc du travail accumulé, entassé, et tant que la production naît de l’échange des produits, l’argent est la valeur d’échange. Ce qui ne peut être échangé, ce qui ne peut être vendu n’a donc pas de valeur. Si les hommes ne peuvent plus être vendus, ils ne valent plus un sou, puisqu’ils ne valent qu’en tant qu’ils se vendent eux-mêmes ou se louent. Les économistes prétendent même que la valeur de l’homme augmenterait dans la mesure où il ne pourrait plus être vendu et où il serait contraint par conséquent, pour vivre, de se vendre lui-même : ils en tirent la conclusion que “l’homme libre” a plus de “valeur” que l’esclave. C’est vrai... »

Moses Hess, L’Essence de l’argent (Article publié en 1841).


Kate Jennings : Dérivés nucléraires

« Enfin, il est assez parlant de considérer les produits dérivés comme des atomes. Si vous les scindez d’une certaine manière, vous obtenez de la chaleur et de l’énergie – chose utile. Scindez-les d’une autre manière, et vous obtenez une bombe… » (Kate Jennings, Hasard des maux (Moral Hazard), Éditions des Deux Terres, 2004).


La Fontaine : Le Savetier et le financier

Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
C’était merveilles de le voir,
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
Plus content qu’aucun des sept sages.
Son voisin au contraire, étant tout cousu d’or,
Chantait peu, dormait moins encor.
C’était un homme de finance.
(…)
Le Financier riant de sa naïveté
Lui dit : Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
Prenez ces cent écus : gardez-les avec soin,
Pour vous en servir au besoin.
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
Avait depuis plus de cent ans
Produit pour l’usage des gens.
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
L’argent et sa joie à la fois.
Plus de chant ; il perdit la voix
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
Le sommeil quitta son logis,
Il eut pour hôtes les soucis,
Les soupçons, les alarmes vaines.
Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,
Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l’argent : A la fin le pauvre homme
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus !
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
Et reprenez vos cent écus.


Marx : Ce qui grâce à l’argent est pour moi... je le suis moi-même

« Ce qui grâce à l’argent est pour moi, ce que je peux payer, c’est-à-dire ce que l’argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles - à moi son possesseur. Ce que je suis et ce que je peux n’est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est anéanti par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus, mais l’argent me procure vingt-quatre pattes ; je ne suis donc pas perclus ; je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur, l’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon, l’argent m’évite en outre la peine d’être malhonnête ; on me présume donc honnête ; je suis sans esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut acheter les gens spirituels et celui qui possède la puissance sur les gens d’esprit n’est-il pas plus spirituel que l’homme d’esprit ? Moi qui par l’argent peux tout ce à quoi aspire un cœur humain, est-ce que je ne possède pas tous les pouvoirs humaine ? Donc mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? »

Marx, Manuscrits de 1844, trad. Bottigelli (ici commentant le texte de Goethe).


Péguy : Un temps où celui qui ne joue pas perd tout le temps

« Nous avons connu, nous avons touché un monde (enfants nous en avons participé) où un homme qui se bornait dans la pauvreté était au moins garanti dans la pauvreté. C’était une sorte de contrat sourd entre l’homme et le sort, et à ce contrat le sort n’avait jamais manqué avant l’inauguration des temps modernes. Il était entendu que celui qui faisait de la fantaisie, de l’arbitraire, que celui qui introduisait un jeu, que celui qui voulait s’évader de la pauvreté risquait tout. Puisqu’il introduisait le jeu, il pouvait perdre. Mais celui qui ne jouait pas ne pouvait pas perdre. Ils ne pouvaient pas soupçonner qu’un temps venait, et qu’il était déjà là, et c’est précisément le temps moderne, où celui qui ne jouerait pas perdrait tout le temps, et encore plus sûrement que celui qui joue. » (Péguy, L’Argent, 1913).


« On peut dire que toutes les anciennes puissances temporelles, toutes les puissances temporelles des anciens temps et des anciens régimes, forces d’armes, forces de dynasties, forces de tradition, puissances de civisme ou de chevalerie, forces religieuses, en un certain sens, et pour une part, étiquettes et même rites, forces de hiérarchie, et par-dessus tout forces de race, étaient plus ou moins profondément comme pénétrées, comme armées, intérieurement d’une substance, d’une instance, comme d’une moelle de spirituelle. Toutes, sauf une seule, qui est précisément la seule aussi qui ait survécu à l’avènement du monde moderne, qui par cet avènement ait été faite autocrate, et qui est la puissance de l’argent. » (Péguy, De la situation faite au parti intellectuel, 1907).


Proudhon : Diagnostiquer l’état moral du pays

Si le général de Gaulle refusait que la politique de la France se fasse à la « corbeille », Pierre-Joseph Proudhon, lui, avait anticipé, cent ans auparavant, la financiarisation :

« Si l’on considère les puissants intérêts qui s’agitent dans cette assemblée, de l’État et des communes, banques et institutions de crédit, canaux et chemins de fer, navigation fluviale et maritime, assurances, mines, forges, filatures, raffineries, usines, biens meubles et immeubles, on peut dire que l’élite de la nation, le pays légal comme on l’appelait sous le dernier roi, se trouve à la Bourse. Les principes qui régissent la société, son esprit, sa conscience, ses idées sur le juste et l’injuste, viennent se résumer dans ce sommaire. La Bourse est le pouls que doit palper le pathologiste afin de diagnostiquer l’état moral du pays*. Là tout ce qui peut être l’objet d’une appréciation est représenté. Richesse matérielle et richesse immatérielle, comme disait Say ; le génie des savants et l’habilité des industrieux ; la probité du citoyen et l’honnêteté du gouvernement ; le patriotisme et le droit des gens ; la vertu et les intérêts. »

Proudhon, Manuel du spéculateur à la Bourse, Garnier, 1857.

*On notera que Proudhon anticipe aussi sur l’institution du moral des ménages et des entrepreneurs au rang d’indicateur de la conjoncture économique.


Ramuz : Un or meilleur que celui du gouvernement

« – Oui, a continué Fontana, parce que je dis, moi, que son or est meilleur que celui du gouvernement. Et je dis qu’il a le droit de faire de la fausse monnaie, si elle est plus vraie que la vraie. Est-ce que, ce qui fait la valeur des pièces, c’est les images qui sont dessus, ou quoi ? ces demoiselles, ces femmes nues ou pas nues, les couronnes, les écussons ? Ou bien les inscriptions peut-être ? Ou bien leurs chiffres, disait-il, les chiffres qu’y met le gouvernement ? Les inscriptions, on s’en fout, pas vrai ? et les chiffres aussi, on s’en fout. Ça ne serait pas la première fois que le gouvernement vous tromperait sur la valeur et sur le poids, tout aussi bien qu’un particulier. Demandez seulement à ceux qui s’y connaissent. Le gouvernement vous dit : “Cette pièce valait tant ; eh bien, maintenant, elle vaudra tant…” Ça s’est vu, ça peut se revoir. C’est moins honnête que Farinet, les gouvernements, parce qu’à lui, ce qu’on lui paie, c’est en quoi ses pièces sont faites et, à eux, c’est ce qui est dessus… » (Charles-Ferdinand Ramuz, Farinet ou la fausse monnaie)


Reinhardt : L’individu soumis à ces puissances désincarnées

« Le monde de la finance est très éloigné de l’univers et de la culture de ceux qui écrivent des romans. C’est aussi lié au mépris que le milieu littéraire, et la société française en général, éprouve spontanément pour le commerce, l’économie et le monde de l’entreprise. D’ailleurs, lors de la sortie du Moral des ménages, un certain nombre de critiques m’ont reproché de ne pas faire de la littérature mais de la sociologie. Il est selon moi très difficile de rendre compte de notre monde sans parler du social et du politique, et par conséquent de la finance internationale. L’individu, dans son intimité, son imaginaire, sa vie professionnelle ou familiale, amoureuse même, est soumis à ces puissances désincarnées, sans frontière ni visage, qui conduisent notre monde. C’est pourquoi j’ai voulu les montrer à l’œuvre de l’intérieur et me poser à leur sujet un certain nombre de questions. Faut-il en avoir peur ? Où vont-elles nous conduire ? Comment les concilier avec l’intérêt général ? Car ce mouvement parfois destructeur révèle en même temps une énergie planétaire incroyable. » (Éric Reinhardt, auteur du roman Cendrillon, Stock, 2007, entretien avec Christine Rousseau, Le Monde, 31/08/07).


Shakespeare : La Putain commune à toute l’humanité

« De l’or ! De l’or jaune, étincelant, précieux ! Non, dieux du ciel, je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d’or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l’injuste, noble l’infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs ; il arrachera l’oreiller de dessous la tête des mourants ; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs ; c’est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l’or l’embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d’avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l’humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations... »

Shakespeare, Les Tragédies. Trad. Pierre Messiaen, Paris 1941. « La vie de Timon d’Athènes », Acte IV, Scène 3, p. 1035 sq. Cité par Marx, Manuscrits de 1844.


Shakespeare : Ô toi, doux régicide

« Ô toi, doux régicide, cher agent de divorce entre le fils et le père, brillant profanateur du lit le plus pur d’Hymen, vaillant Mars, séducteur toujours jeune, frais, délicat et aimé, toi dont la splendeur fait fondre la neige sacrée qui couvre le giron de Diane, toi dieu visible, qui soudes ensemble les incompatibles et les fais se baiser, toi qui parles par toutes les bouches et dans tous les sens, pierre de touche des cœurs, traite en rebelle l’humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-la en des querelles qui la détruisent , afin que les bêtes aient l’empire du monde. »

Shakespeare, Les Tragédies. Trad. Pierre Messiaen, Paris 1941. « La vie de Timon d’Athènes », Acte IV, Scène 3, p. 1046 sq. Cité par Marx, Manuscrits de 1844.

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