« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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Médium 20-21

D’une ligue à l’autre (XIIe-XXe siècle)

Nous, les ligueurs

Paul Soriano, samedi 16 mai 2009

La Ligue du Nord témoigne « à l’italienne » du conflit des allégeances qui affecte de nos jours l’animal politique sollicité par des nous hétérogènes, entre fraternité réduite au semblable, résilience du nous national et interpellation universaliste des droits de l’homme. A quoi s’ajoutent les nous affinitaires des nouveaux réseaux sociaux en ligne et, pour nous Européens, l’émergence incertaine d’une formation mal identifiée, quelque chose comme une civilisation qui se prendrait pour un nous politique à venir.

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Pour le meilleur et pour le pire, l’Italie est un laboratoire de la politique, des premières communes libres au totalitarisme, de Machiavel à Malaparte, auteur d’une Technique du coup d’État qui en actualise la dimension médiologique, plus d’un demi-siècle avant que Berlusconi invente la démocratie en vidéosphère. A l’encontre d’une idée inspirée par le malgoverno de l’après-guerre, les Italiens ne souffrent nullement d’incompétence mais plutôt d’incontinence politique.

Dès le Moyen Age, des cités jalouses de leur autonomie conjuguent leur vaillance et tirent parti du conflit des Grands : l’Empereur teuton au temporel (parti gibelin), le Pape au spirituel (parti guelfe) et les nations voisines en formation, jamais en retard d’une guerre d’Italie. Entretemps, Gênes et Venise lancent au politique le défi de la finance globale dont les flux ignorent les frontières étatiques pour rejoindre d’autres cités jalouses, en Flandres. N’en déplaise à Max Weber, les inventeurs du capitalisme financier sont de bons catholiques – enfin, des catholiques… - assez peu portés sur l’ascétisme et moins encore iconoclastes. En Italie comme ailleurs, on croise le sabre et le goupillon, mais on combine comme nulle part ailleurs la froide efficience du calcul et les mystères de l’image.

Voyez l’allégorie bien ordonnée d’Ambrogio Lorenzetti, saisissant traité de science politique ornant les murs du Palazzo Pubblico de Sienne.

Bien malin qui pourrait définir le nous italien. Au Moyen Age, c’est la commune qui offre l’exemple d’un nous assez vigoureux pour survivre aux empoignades les plus sanglantes et contenir la prepotenza – terme que traduit mal « arrogance » ou « abus de pouvoir » - de la cité voisine. Outre le condottiere, soldat politique stipendié, le laboratoire italien a produit le patriciat [1], aristocratie marchande qui conjugue urbi et orbi ses entreprises commerciales transfrontières avec le gouvernement de la cité close. Bel exemple d’une dialectique du réseau et du territoire qu’on revisitera bien plus tard, à l’ère des réseaux électroniques de l’hypersphère.

Les cités sont des sujets politiques. Elles nouent librement des alliances d’égal à égal, déclarent la guerre et concluent la paix. Liberté, égalité, fraternité - mais la fraternité est un combat. Et lorsque le pouvoir impérial, à leurs yeux pourtant légitime, menace de les assujettir, frères d’armes et frères ennemis se liguent pour l’affronter.

La ligue n’est pas un objet politique bien identifié. Le terme évoque le lien, à la différence du parti qui connote la division dans les limites de la paix civile, jusqu’à ce monstre sémantique, le parti unique. Surgissant au sein d’un corps politique constitué, la ligue suggère au contraire la sécession, un parfum de guerre civile. Alors même qu’elle menace l’intégrité du corps politique (« le » politique), la ligue témoigne d’une extrême vitalité de « la » politique, à l’état pur en quelque sorte. Du reste, elle est idéologiquement peu connotée : aux ligues d’extrême droite répondent les ligues des droits de l’homme, à la Ligue catholique des guerres de religion celle de l’enseignement (laïque) des guerres de l’éducation.

Dans l’Italie médiévale, la ligue ne mine pas le nous, elle lie des nous ; entre tas et tout, elle réunit sous la menace ce qui est distinct et entend le rester. Mais qu’elle rapproche les ligués ou divise les ligueurs, la ligue remplit la double condition d’égalité et de pluralité requise par l’exercice de la politique. Car si l’Homme est un animal politique, ce sont les hommes, au pluriel, ou les corps politiques qu’ils constituent, qui se livrent à cette activité, comme le souligne Hannah Arendt.

Mais dans l’Italie normalisée par la réalisation tardive de l’unité nationale que confirme en 1946 l’instauration d’une République unitaire, le temps des ligues semblait aboli. Comment interpréter alors le surgissement d’une nouvelle Ligue lombarde, huit siècles après la fondation de son homonyme médiévale ? Bégaiement de l’histoire dans le registre folklorique ? Réaction identitaire désormais banale en Europe et dans le monde ? Les deux, sans doute, et davantage.

D’une ligue à l’autre

Le Ligue lombarde, devenue Ligue du Nord, est connue en France comme le « mouvement séparatiste xénophobe du leader populiste Umberto Bossi ». Nous n’entendons pas ici apporter de nouvelles pièces à charge (les intéressés y pourvoient par eux-mêmes). Tâchons simplement d’évaluer la portée de ce mouvement qui dévoile au regard du médiologue l’usage efficace des ressources de la vidéo- et de l’hypersphère combiné avec la réactivation d’un appareil symbolique élaboré au XIIème siècle.

La première Ligue s’inscrit dans le conflit entre la Papauté et l’Empire, un siècle exactement après la fameuse rencontre de Canossa (1077) qui vit la soumission de l’empereur Henri IV au pape Grégoire VII. A l’époque, les acteurs en présence sont leurs successeurs respectifs, l’empereur Frédéric Ier Barberousse et le pape Alexandre III, ainsi que les « Lombards ».

Parmi les peuples barbares qui ont occupé plus ou moins durablement le nord de l’Italie (Ostrogoths, Burgondes, Francs…), les Lombards ont constitué au VIe siècle un royaume éphémère annexé par Charlemagne à la fin du VIIIe siècle. Ils ont laissé leur nom à la région, incluse dans l’Empire romain-germanique dans le courant du Xe siècle.

La première descente de Frédéric en Italie répond, non à l’insolence d’une Ligue qui n’existe pas encore, mais bien à l’appel de quelques communes libres exaspérées par la prepotenza des Milanais. Péchant par excès de zèle, Barberousse rase la ville en 1162 : on le prie de corriger paternellement l’insolent, il le détruit et inspire aux solliciteurs la crainte d’en subir autant. Du coup, la Ligue inscrira dans son serment fondateur la promesse de reconstruire Milan abattue à l’initiative de quelques-uns de ses membres. Fondée en 1167 par le giuramento (serment) de Pontida, petite ville située près de Bergame, la Lega lombarda aurait été inspirée par le pape Adrien IV, prédécesseur d’Alexandre III et unique pape anglais de l’histoire.

Il vaut la peine de s’arrêter sur le dispositif qui donne à ce nous ligueur son accroche symbolique. Le serment est prononcé dans l’abbaye bénédictine de Pontida, avec la bénédiction d’Alexandre. Les ligueurs se sont réunis dans un champ, le pratone, appelé à devenir lieu de mémoire, comme celui où les trois cantons héroïques de Schwyz, Uri et Unterwalden fonderont un siècle plus tard (1291), par le serment du Rütli, une autre ligue pérennisée sous le nom de Confédération helvétique. Notons en passant que le drapeau lombard affiche une croix blanche sur fond rouge, négatif parfait du drapeau suisse. Le Guillaume Tell lombard s’appelle Alberto da Giussano. En 1176, les troupes du vaillant capitaine défont celles de l’Empereur à Legnano. Frédéric qui participe en personne à la mêlée se trouve désarçonné, ce qui entraîne la débandade de ses hommes privés de panache.

Côté matériel le carroccio, appelé à une étonnante postérité, est un modeste charriot (et non un carrosse) où s’ancre le mat qui porte les couleurs des communes liguées. Quand, bien plus tard, le petit-fils de Barberousse, Frédéric II, empereur et roi des Normands, prendra la revanche de Legnano, les impériaux ne pourront toutefois s’emparer du charriot dissimulé à leurs yeux par la survenue providentielle d’un épais brouillard. Ce phénomène météorologique est fréquent dans la vallée du Pô, mais comment n’y pas voir le déploiement providentiel d’un instrument de camouflage ?

On retiendra aussi une contribution des alternances de la guerre et de la paix à l’onomastique urbaine. Lorsque les Lombards fondent une nouvelle cité dans l’actuel Piémont ils la baptisent Alessandria en hommage à leur allié de pape ; les deux puissants provisoirement réconciliés (aux dépens des Lombards, on l’imagine), la ville sera renommée… Cesarea sur ordre de l’Empereur [2].

En résumé : chacun pour tous et tous pour chacun. Ni fusion ni sécession, car nul n’entend renier la double allégeance, à l’Empereur et au Pape : mieux vaut servir deux maîtres qu’un seul.

La Ligue lombarde moderne naît dans les années 1980 des œuvres d’un certain Umberto Bossi, personnage haut en couleur né en 1941 dans la région de Varese. Il crée en 1982 une première Lega autonomista avant de fonder en 1987 la néo Lega Lombarda. A nos yeux, cette ligue-là présente un caractère assez poujadiste, motivée par une révolte essentiellement fiscale, contre la corruption qui détourne les transferts de richesse du Nord vers le Mezzogiorno. Le style de Bossi rappelle du reste aussi notre Poujade national, le verbe haut et l’injure facile. Mais l’Italien – le Lombard – va donner à son mouvement une toute autre portée.

Sur le plan électoral, après des débuts modestes (quelques élus locaux), les scores vont croître dès le début des années 1990. Bossi saisit avec une réelle habilité tactique trois opportunités historiques. D’abord la décomposition du parti Démocrate chrétien (DC) suite à l’enquête « mani pulite » (mains propres) lancée par le juge Di Pietro. Un transfert massif des voix orphelines de la DC dans le nord vaut à la Ligue ses premiers succès aux élections nationales. A la même époque, celle de la chute du mur de Berlin puis de l’effondrement de l’URSS, le parti communiste, opposant préféré de la DC en quête d’un introuvable « compromis historique », perd lui-même de sa substance en même temps que son identité : le PCI devient PDS (Parti démocratique de la gauche). Ce qui contribuera sans doute à libérer des voix de gauche pour la Ligue, à l’intersection du populaire et du populiste.

Bossi prend une autre initiative décisive en s’alliant avec la nouvelle formation politique créée par Silvio Berlusconi, le parti Forza Italia, un nom pourtant bien fait pour exaspérer un léguiste ! Après le succès de la droite aux élections de 1994, l’alliance conduit la Ligue à participer à trois reprises (1994, 2001, 2008) au gouvernement où son chef exercera d’importantes fonctions ministérielles, dans cette même République mal aimée dont ils souhaite pourtant détacher la Padania. Entretemps, la Ligue lombarde est devenue la Lega Nord « pour l’indépendance de la Padanie » en fédérant d’autres ligues et mouvements autonomistes du nord de la péninsule. En 1996 la droite subit une défaite électorale, mais c’est pourtant l’année de tous les records pour la Ligue, avec environ 20% des voix dans le « Nord » et 10% sur le plan national. Le capital électoral accumulé est suffisant pour administrer quelques villes (dont Vérone), quelques « provinces » (nos départements), mais pas pour conquérir une région. L’alliance est plus fructueuse à l’échelon national et la Ligue détient à présent trois ministères importants : les réformes (Bossi), les simplifications administratives (Calderoli) et aussi, ce qui ne manque pas de sel, l’Intérieur (Maroni).

Favorisés par les circonstances, concrétisés par le talent du chef, ces succès résultent également d’un travail efficace sur le symbolique. Les militants de l’unité italienne habités par l’esprit du Risorgimento avaient les premiers entrepris de « récupérer » les symboles de la Ligue originelle en inscrivant le serment de Pontida et la victoire de Legnano dans le roman national. La Ligue se trouvait donc confrontée à un véritable défi médiologique consistant, sinon à réécrire, du moins à changer radicalement le sens de l’histoire. Il fallut pour cela livrer, entre autre, des batailles épiques avec la municipalité DC de Pontida pour reconquérir, mètre carré par mètre carré, le pratone que le maire hostile aux léguistes menace un moment de confier à un promoteur pour y édifier un… supermarché.

La profanation écartée, les vainqueurs se réunissent désormais chaque année sur le pré pour commémorer le serment de la première ligue à la date de fondation de la seconde, bannières en tête. Alberto da Giussano, le vainqueur de Legnano, brandit toujours l’étendard. Les journaux italiens mentionnent quotidiennement le Carroccio, devenu le surnom de la Ligue pour ses partisans comme ses adversaires : une reconnaissance publique de propriété symbolique en quelque sorte… Dans le registre moderne, la Ligue dispose bien entendu d’une presse (dont le quotidien La Padania), d’une radio (Padania Libera), d’une télévision (Tele Padania) et de plusieurs sites web d’information, de propagande et de services qui témoignent d’une réelle implantation sociale.

Les autres ingrédients propres à la cuisine identitaire font défaut. Géographiquement, le « nord » est partout et les frontière de la Padanie, qui s’étend de part et d’autre du Pô, ne sont guère lisibles. Politiquement, l’ancien royaume lombard ne constitue pas un précédent mémorable. Ethniquement, les racines celtes font bien la différence – Latins au sud, Germains au nord et nous au milieu – mais les Celtes en question étant plus précisément des Gaulois cisalpins, les cousins Lombards s’en trouvent réduits à invoquer « nos ancêtres les Gaulois » en chœur avec nous (les Français). Il est du reste piquant de découvrir que si la première Ligue fut conçue par un pape anglais, une Padanie fut brièvement instituée par un Français nommé Buonarparte, sous la forme de deux Républiques, trans- et cispadane, bientôt fusionnées dans une éphémère République cisalpine.

Au total, une récupération symbolique plutôt réussie (en italien : efficace) dans un tout autre contexte historique. La Ligue des Modernes diffère à l’évidence de celle des Anciens, formée pour défier un Empire dont l’Union européenne sans racines assumées n’est guère portée à revendiquer l’héritage. Roma ladra (la voleuse) n’est plus la Rome papale alliée des premiers léguistes, mais la capitale de la République.

Un drôle de citoyen

Ses ancêtres, les polentari (mangeurs de polenta) merveilleusement campés par Ermano Olmi dans L’Arbre aux sabots, ont jadis massivement émigré. De l’autre côté de la frontière, ont les appelait indistinctement « Piémontais » (c’est l’un d’eux qui séduit la femme du boulanger de Pagnol). Enrichi, il découvre à son tour l’immigration, vue de l’autre côté – ces immigrés requis comme un peu partout en Europe par l’économie et la société qui leur confie, dès qu’elle en a les moyens, ses enfants et ses vieillards dépendants. Raciste ? N’allez pas lui faire la leçon, surtout si vous venez du nord – on trouve toujours plus nordique que soi. Les seuls qui l’exaspèrent vraiment sont les « Roms », à faible employabilité, à leur manière plus autonomistes encore que lui. Fasciste ? « Vous imaginez une ligue autonomiste au temps de Mussolini ? » rétorque-t-il. Non, mais tout de même, ces chemises vertes ? Justement elles ne sont pas noires et, du reste, lui n’en porte pas. Comme tout le monde ici, il peut afficher un grand-père fasciste et un grand-oncle partigiano – voyez les films de Fellini. A toutes fins utiles, il vous rappelle que l’hymne « national » de la Padanie est le chœur des Hébreux (Va’ Pensiero…) extrait du Nabucco de Verdi. Ancien électeur DC ou peut-être PCI et toujours bon catholique (pas très pratiquant), il se méfie de la finance qui exploite et dépouille sans distinction les salariés et les entrepreneurs, les vrais. Du reste sa « boîte », la sienne ou celle de son patron, s’est ouvert des marchés dans le monde entier jusqu’en Chine, et travaille en réseau au sein d’un cluster caractéristique de l’économie locale-globale. Il envie et admire les Suisses, mais la politique lui ayant redonné le goût de l’histoire, il a appris qu’ils ont imité « sa » ligue avec un bon siècle de retard. Et puis nous (les Italiens) nous avons Léonard et Raphaël, tandis qu’eux… Italien comme personne aussi quand les Azzuri battent les Bleus en coupe d’Europe de football, et un peu plus encore depuis que Bossi et ses compagnons siègent à Rome. Quand il entend le mot Internet, il sort son iPhone, et il a déjà corrigé plusieurs fois dans Wikipédia l’article Padania, encore qualifiée d’ « entité politico-administrative abstraite ». L’Europe ? Il est plutôt pour, lui qui voyage et s’est découvert des alter ego en Flandres et en Catalogne, et même des cousins celtes en Bretagne, en Irlande et jusqu’en Galice, mais son voisin plus militant déteste les eurocrates de Bruxelles qui veulent prohiber le lait cru dans la production du gorgonzola.

La bourgeoisie entreprenante qui prospère aujourd’hui en Lombardie, plus motivée par la liberté des modernes (les affaires privées, le business) que par celle des anciens (les affaires publiques) ne ressemble guère au patriciat urbain de la cité médiévale que n’embarrassaient pas ces distinctions. Reste, si l’on veut, en lointain héritage, une certaine propension à conjuguer le local et le global, aujourd’hui illustrée par les clusters industriels ouverts sur le monde.

Certes, le décalage entre l’appareil symbolique et la réalité historique n’est pas rédhibitoire et le succès, en bonne logique machiavélienne, balaye les objections. Mais il reste que la Ligue entretient des rapports ambigus avec les institutions de la République qu’elle a entrepris de pénétrer plutôt que de les abattre ou de faire sécession. En participant au gouvernement national – plutôt second à Rome que premier à Bergame ? – cette ligue-là ressemble de plus en plus à un parti, ou à une fédération de partis régionalistes et autonomistes à tendances populistes.

L’habilité de Bossi serait-elle surpassée par celle de… Berlusconi ? Ce moderne patricien ayant troqué le grand commerce contre l’industrie des médias aurait en somme rapatrié la Ligue dans le jeu politique national, réduisant ses velléités d’indépendance. A moins que le léguiste n’opère le détour par Rome que pour mieux accomplir son dessein – chargé qu’il est, au sein du gouvernement, de fédéraliser la République. En perspective : une Padanie, elle-même plurielle, jouant sa partition dans l’Europe des régions ?

Décidément, « on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens », selon la maxime prêtée au cardinal de Retz [3], né Gondi : on sait que l’Italie exporte aussi volontiers ses artistes du pouvoir.

L’Archipel des Celtes

À l’aube du XXIe siècle, le singulier léguiste est peut-être appelé à devenir une figure historique dans un monde repolitisé. La fin du siècle précédent est fertile en discours du déclin et de la fin qui n’épargnent ni le ni la politique. L’animal politique se découvre de plus en plus animal, à proximité génétique des grands singes, ses ancêtres naturels, et de moins en moins politique. Les résiliences religieuses et les « crispations identitaires », en Lombardie ou au Cachemire, ne font pas objection, puisqu’elles minent les vieilles nations sans trop affecter le jeune Empire. Le mot lui-même résonne péjorativement : « tout ça, c’est de la politique », comme d’autres disent : « de la littérature ». Les politiciens s’en défendent avec les accents de la vertu : « de grâce, évitons les manœuvres politiciennes », un peu comme un banquier offusqué par l’argent.

Un crise et une élection présidentielle américaine plus tard, ce siècle promet, contre toute attente, une intense politisation. Le « retour de l’État », l’émergence de puissances politiques continentale, l’État-nation néanmoins revigoré, la promotion des identités autonomistes - autant de symptômes d’une vitalité des nous qui donnent corps à ce qu’on appelle « le » politique. Ces même nous voient se dresser dans le jeu des conflits et des alliances, outre les partis traditionnels, des formations anciennes et nouvelles en quête d’existence politique : autant de symptômes d’un nouveau printemps de la politique, passablement orageux. Préparez-vous à vivre dans un monde où les vaillants Ossètes (du Sud) font irruption dans la confrontation stratégique entre les États-Unis et la Russie, via la non moins vaillante Géorgie, tandis que le président français, retrouvant des réflexes dont on le croyait dépourvu, s’emploie à prendre de vitesse les uns et les autres au risque de larguer ses partenaires de l’Union. Ce monde hybride et pluriel à l’affut des opportunités redécouvre en même temps le pragmatisme et la stratégie, quand les systèmes d’alliances permettent aux petits de compter en jouant de la rivalité des grands dont on espère qu’ils préféreront se mesurer localement par l’intermédiaire de leurs protégés respectifs. Coopétition : ce terme emprunté au monde de l’entreprise s’applique aussi bien aux territoires en concurrence qui vont devoir affronter, mais de concert cette fois, les défis bien connus que la globalisation nous laisse en héritage : épuisement des ressources naturelles, problèmes climatiques et environnementaux, inégalités économiques et démographiques et pressions migratoires qui en résultent.

Reste l’objection médiologique : le monde ne se dessine ni ne se raconte a priori au bon vouloir des experts et des poètes. Les combinazioni des politiciens, la colère des altermondialistes, l’activisme des ligueurs resteraient vains sans les dispositifs matériels et sociaux qui contribuent à faire d’un tas un tout et vice versa. Mais n’est-il pas évident, justement, que les nouveaux dispositifs socio-techniques qui se déploient dans l’hypersphère apportent à la reconfiguration des nous les instruments qui la rendent efficace ? En instaurant de nouveaux rapports entre réseaux et territoires, elles peuvent aussi bien développer les capacités des seconds, renforcer les liens de communautés géographiquement dispersées, servir l’emprise des instances centrales, organiser concrètement un grand ensemble structuré par le principe de subsidiarité.

Un territoire « augmenté » par les ressources que le réseau rend accessibles peut aussi s’étendre dans l’espace, en « archipel » à géométrie et temporalité variables qui réunit des collectivités dont les territoires de référence ne sont pas nécessairement contigus. Les diasporas et autres communautés religieuses ou affinitaires dispersées n’ont pas attendu Internet pour persévérer dans l’existence « en réseau », mais les technologies de l’information leur livrent des moyens de consolidation sans précédent. Un nous ethnique depuis longtemps dispersé et, du coup, pas trop regardant sur la pureté du sang, pourrait tirer parti de ces technologies pour se produire, de manière à la fois extensive et intensive : un « Archipel des Celtes », par exemple, avec ses territoires distribués en Europe, d’Angleterre en Espagne et de Bretagne en Lombardie, et ses diasporas transatlantiques. Déjà virtuellement réuni chaque année par un festival de musique, la Celtimanie pourrait bien, dans cette perspective, s’étendre et s’approfondir sur le plan culturel, économique, voire politique.

La démocratie participative assistée par ordinateur [4], la « wikidémocratie » travaille déjà les formations politiques en place avant d’en faire émerger de nouvelles. A l’échelon national, elle s’articule avec les institutions de la démocratie représentative. On sait qu’en France, notamment, des partis et des personnalités ont pris des initiatives en ce sens, entre désirs d’avenir et marketing viral des souverainistes sur la toile [5]. A l’échelon de la cité et des collectivités locales, le réseau contribue au désenclavement intellectuel et ouvre les démocraties cantonales, concrètes mais un peu étriquées, à des affinités électives sans frontières. L’Union européenne offre une autre configuration propice aux expérimentations.

La vieille Europe, toujours féconde ?

Dans cette perspective – un monde repolitisé – l’Europe offre un autre modèle dont les prétendues faiblesses sont peut-être les meilleurs arguments. L’incapacité de l’Union à réaliser la conjugaison des nous qui la composent, a fortiori leur fusion en un seul nous politique, le rejet par les peuples d’un projet de Constitution trop bien ficelé, l’inachèvement tant déploré par les intégristes de l’intégration, sont peut-être le signe, non d’un manque, mais d’un réel appétit politique.

Urbi, l’Europe des subsidiarités dessine un cadre original articulant la pluralité des formations collectives selon des compromis toujours révisables : nations décidément inoxydables (en Espagne, une « renationalisation » se dessine au pays basque…) ; autres nous aspirant à l’existence politique ; regroupements plus ou moins durables selon leur motivation, entre projets d’avenir et vieilles affinités historiques, géographiques et culturelles : nous les Flamands, les Padans, les Celtes, nous les héritiers de la Mitteleuropa… Le souverainisme bascule sans transition du ringard au tendance. Réflexes xénophobes ? Certes, mais outre que l’on ne peut plus guère s’en passer, les diasporas immigrées motivent le combat des droits de l’homme – car si les droits de l’homme ne « font » pas une politique, ils motivent bel et bien des combats politiques. Et ces mêmes diasporas préservent une certaine « interopérabilité » avec le reste du monde, travaillé par la fragmentation.

Une reconfiguration de l’espace en archipel, cyberespace compris, se conjugue avec une diversification des temps dont l’échelle se dilate vers le passé (celui des racines, des identités ethniques et religieuses) et le futur : temps des projets, de la construction de nouvelles formations politiques, de l’avenir la planète. Le présent même y trouve son compte, où se bricole la concordance des temps.

Orbi, les défauts de construction d’une Europe-puissance géopolitique sont patents mais, d’une certaine manière, la situation de l’Union dans le monde la contraint en quelque sorte à prendre des initiatives et à s’en donner, empiriquement, les moyens, tel le très ambigu « partenariat oriental » proposé aux pays sous influence russe. Les divergences, sur ce point, suggèrent que la définition de l’intérêt commun est aussi un combat (politique).

Une Europe en forme de work in progress, à partir d’un nous certes plus civilisationnel que politique, mais qui mérite assurément mieux que le jugement porté sur l’Italie par un grand politique [6] ce jour-là mal inspiré : rien qu’une « expression géographique ».


Voir aussi : les frontières de l’identité

Notes

[1Yves Barel, La ville médiévale. Système social, système urbain, Presses universitaires de Grenoble, 1977.

[2La ville a depuis retrouvé son premier nom. Elle a donné naissance à Umberto Eco, auteur du roman Baudolino qui se déroule précisément à l’époque de la Ligue.

[3Issu d’une famille florentine, Jean-François Paul de Gondi, monsignore de Rais, grand écrivain et moindre politique au temps des Frondes ligueuses, se mesure, il est vrai, à un certain Mazarin

[4Une Note de veille (n° 117, novembre 2008) du Centre d’Analyse Stratégique fait le point sur les nombreuses expériences en cours en Europe et au-delà : « La démocratie électronique en débat(s) ». www.strategie.gouv.fr/IMG/pdf/NoteVeille117.pdf.

[5Le Figaro du 21 avril 2009.

[6Metternich en 1815, lors du Congrès de Vienne.

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