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Médium 23

Darwin : salut l’ancêtre

La cousine bête

Paul Soriano, vendredi 19 mars 2010

Si la nature nous assigne des ancêtres, les grands singes et de plus anciens, la culture nous donne le choix. Va pour Darwin, d’autant que nous avons manqué le double anniversaire de 2009, bicentenaire de la naissance (Charles Darwin est né le 12 février 1809 dans une famille féconde en brillants esprits) et cent-cinquantième anniversaire de la publication de l’Origine des espèces (1859). Passées les célébrations, nous pourrons nous en ternir à l’essentiel, l’héritage, le legs – autant dire qu’il sera surtout question ici du darwinisme plutôt que de Darwin, sa vie, son œuvre .

La biographie proposée par le site darwin-online ne lésine pas sur la dimension du sujet : « Personne, peut-être, n’a autant influencé nos connaissances de la vie sur terre que le naturaliste anglais Charles Robert Darwin (1809-1882). Sa théorie de l’évolution par la sélection naturelle, qui unifie désormais les sciences de la vie, explique la stupéfiante diversité des diverses formes vivantes (living things) et comment elles se sont parfaitement (exquisitly) adaptées à leur environnements particuliers. »
Le gentleman naturalist n’a pas volé sa place aux côtés de Newton, dans l’Abbaye de Westminster. [1]

 L’héritier

Le fair-play conférant un avantage sélectif à l’espèce gentleman, c’est le plus sportivement du monde que Darwin expose avant l’introduction de L’Origine (citée ici d’après l’édition de 1906 traduite par Edmond Barbier) une notice historique sur « les progrès de l’opinion relative à l’origine des espèces avant la publication de la première édition anglaise du présent ouvrage ». Il y mentionne entre bien d’autres Lamarck [2] (« le premier qui éveilla par ses conclusions une attention sérieuse sur ce sujet »), Grant (son maître, qui a du l’initier aux thèses de Lamarck), Herbert Spencer (dont la vision de la sélection sociale précède donc la publication de l’Origine) et même son « rival » Wallace, [3] élogieusement : « Le troisième volume du Journal ot the Linnean Society, publié le 1er juillet 1858, contient quelques mémoires de M. Wallace et de moi, dans lesquels, comme je le constate dans l’introduction du présent volume, M. Wallace énonce avec beaucoup de clarté et de puissance la théorie de la sélection naturelle. » (souligné par nous).

Du moins Darwin a-t-il pris la peine et le temps, au risque de se faire doubler, de nourrir sa théorie d’une somme d’observations entreprises notamment lors de son fameux périple sur le Beagle, d’Angleterre en Nouvelle-Zélande en passant par l’Amérique du Sud (1831-1836).
C’est Darwin, donc, et non Wallace que la postérité a élu. Respectons le verdict. Il ne faudrait pas pour autant attribuer à Darwin ce qui ne lui revient pas. Dire, comme on l’entend trop souvent, qu’il aurait révélé notre animalité est absurde. Pour les Anciens, la cause était déjà entendue et Aristote dit bien de l’homme qu’il est un animal politique. Même la double rupture creusée par le judéo-christianisme – un abime entre Dieu et la création, un autre entre l’homme et le reste de la création, « nature » dont Descartes proclamera l’homme et maitre et possesseur – cette rupture, précisément, brise une continuité. Et du reste, saint François, bon chrétien s’il en fût, pousse à l’extrême le devoir de fraternité, bien au-delà de la cousine bête : Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Eau… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour soeur notre mère la Terre… Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle… (Cantique des créatures).

Ne faisons pas de notre bon La Fontaine un darwinien prématuré qui aurait pris le problème à rebours : dans tout cochon il y a un homme qui sommeille. Darwin introduit lui aussi de l’humain dans l’animal autant que l’inverse. Homme de son temps et de son Angleterre (concurrence, sélection des meilleurs, etc.), il lit Malthus dont les thèses le préparent à envisager la compétition des espèces dans un monde de ressources rares. « C’est la doctrine de Malthus appliquée à tout le règne animal et à tout le règne végétal » prévient-il dans l’introduction de l’Origine. Richard Lewontin, postfacier des Mondes darwiniens (voir la bibliographie in fine), définit le darwinisme comme « capitalisme concurrentiel biologique » - la biologie, en somme, obéirait aux lois de l’économie politique. Le « darwinisme social » précède Darwin et influence à l’évidence son regard sur les animaux : si le darwinisme a si rapidement et si complètement pénétré la société et ses représentations, c’est qu’il s’y trouvait déjà.

Dès lors que les idées (humaines) sur les animaux sont exprimées avec les mots du langage (humain), on n’échappe pas à l’anthropomorphisme. Mais le discours des fonctionnements et des causes est un chose, celui des comportements et des raisons en est une autre. Couple familier au médiologue qui expose au grand jour leur relation, en montrant par exemple comment un comportement (communiquer) met en œuvre un fonctionnement (appareils de communication). Moins scrupuleux, le « scientiste » (savant qui philosophe) les fait copuler clandestinement. En d’autres termes, il engage les fonds de l’héritage dans des spéculations aventureuses : c’est ainsi qu’on bricole une gigantomachie mettant aux prises Nature, Évolution, Hasard, Nécessité et autres concepts métamorphosés en divinités mythologiques. Une « grammaire du comportement » (faire, interdire, favoriser, sélectionner…) s’introduit en douce dans le discours scientifique de la cause et de l’effet, la description « objective » mobilise clandestinement les sortilèges du récit. En comparaison, les emprunts du philosophe (ou du médiologue) à la science, en quête d’analogies avouées, sont bien plus innocents.

Et avec le progrès des technosciences, c’est le registre biologique qui se trouve à son tour contaminé par le technologique : le cerveau est un ordinateur, le génome un « programme » informatique, etc. Et comme la recherche informatique, de son côté, cherche son inspiration du côté du cerveau et des gènes, la boucle est bouclée, l’auberge espagnole du concept recycle indéfiniment ses métaphores.

Voir en ligne : Le site darwin-online

P.-S.

Une bibliographie/webographie sur le sujet serait accablante. Signalons simplement, outre le site anglophones http://darwin-online.org.uk, le livre Les Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution, éd. Syllepse « Matériologiques », 2009 : le darwinisme dans tous ses états, 50 auteurs, 1100 pages pour 30 euros (l’éditeur a manifestement taillé dans les coûts de relecture, cf. ce « vert de terre », p. 1071, un mutant probablement).

Notes

[1La famille Darwin compte maint brillant esprit, dont le grand-père Erasmus, médecin, botaniste et poète, auteur d’un poème à références évolutionnistes, Le Temple de la nature.

[2Sa Philosophie zoologique est de 1809

[3Alfred Russel Wallace est né en 1823, mort en 1913. Darwin est donc de 14 ans son aîné. C’est en 1858, en pleine rédaction de l’Origine qu’il reçoit une lettre du jeune homme traitant de la sélection naturelle… D’où les « quelques mémoires de Wallace et de moi ». Wallace, toutefois, finira par se convertir au… spiritisme.