« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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Médium 9

Fabulous Labs

Paul Soriano, jeudi 24 août 2006

Au-delà de la communication, le thème de la dématérialisation fait irruption dans les discours sur l’industrie. En toute rigueur, bien sûr, le terme y est encore moins approprié. Mais les nanotechnologies, à défaut de nous libérer de la matière, promettent de transformer radicalement notre rapport à la matière. Et, dès aujourd’hui, notre modèle industriel est remis en cause par des applications qu’inspire l’analogie entre le traitement informatique des bits et celui des atomes.

[sommaire]

Dès qu’on lui parle de dématérialisation, le médiologue fronce le sourcil. S’il tolère à la rigueur une matière non organisée, une organisation immatérielle lui paraît le comble de l’absurde, un véritable déni de médiologie. A vrai dire, la controverse repose pour une bonne part sur une ambiguïté lexicale. Les adeptes de la dématérialisation ne sont pas des spiritualistes éthérés. La matière dont ils entendent nous libérer est celle, opaque et massive, de la physique du XIXe siècle et non celle du XXe siècle que l’on mesure en nanomètres.

Convenons donc de réserver ici le terme de dématérialisation à l’effort visant à réduire le poids, l’encombrement, le coût et les nuisances occasionnés par les processus de nos diverses industries « de masse », terme qui connote à la fois le gigantisme des installations industrielles, la prolifération de marchandise et son indifférenciation. De ce point de vue, la dématérialisation apparaît comme une tendance… incertaine dans l’histoire industrielle. Les nanotechnologies et plus généralement les technologies NBIC [1] vont-elles conduire à une franche et définitive inflexion ? Sur le plan pratique, en tout cas, il existe déjà des applications inspirées par l’analogie entre bits et atomes. Encore bien éloignées du « nano », elles annoncent pourtant de manière crédible la remise en cause d’un système industriel fondé, côté matière sur un traitement « barbare » des matériaux, dans le mépris de leur intimité, et côté organisation, sur la division du travail exacerbée par la globalisation.

Tendance lourde : s’alléger

Alors que l’on identifie les grandes périodes de l’industrie humaine par des noms de matériaux, âge de pierre, de bronze, de fer, sans parler de l’âge d’or, notre époque se qualifie plus volontiers d’âge de l’information. Les matérialistes opiniâtres rectifieront aussitôt : âge du silicium.

De nombreuses études ont tenté de mesurer, au moins dans les pays développés, la réduction présumée de l’intensité d’usage des matières premières (material intensity) dans la production industrielle. Les spécialistes mentionnent couramment un article paru dès 1986 dans la revue Scientific American [2] et sobrement intitulée « Beyond the Era of Materials ». L’étude portait sur sept types de matériaux (acier, ciment, papier, aluminium, ammoniac, chlore, éthylène) et constatait en effet une réduction de la consommation en poids par habitant et par dollar de PIB. Depuis, les études se sont multipliées, avec des résultats convergents bien que parfois nuancés. Les médiologues relèveront qu’un matériau semble échapper à la tendance : le papier.

Les évolutions observées présentent donc des exceptions et parfois des retournements. L’espace des courbes en U renversé chères aux écologistes (forte croissance, stabilisation puis décroissance de la consommation) est souillé par des courbes en N (reprise de la croissance après une inflexion temporaire), du fait notamment des réactions des acteurs économiques affectés par la récession de leur secteur d’activité.

Diverses considérations, évidentes ou plus subtiles, expliquent la prudence avec laquelle il faut interpréter et prolonger les tendances empiriquement repérées.

Les effets d’une meilleure efficience dans l’usage de matériaux (diminution relative par unité de production) peuvent être plus que compensés par la croissance générale de l’économie, en valeur absolue. Les délocalisations voient certaines industries lourdes migrer des pays entrés dans la prétendue civilisation post-industrielle vers les pays émergents qui s’industrialisent. Dans l’entreprise occidentale ou japonaise « intelligente » et « sans usine », la dématérialisation se mesure aussi concrètement par la réduction des immobilisations dans le bilan des entreprises. Mais cette dématérialisation locale, dans le pays d’origine, ne résulte que d’un simple déplacement. Globalement inchangé, le bilan peut même être aggravé par une moindre efficience d’usage des matières premières et de l’énergie dans le pays d’accueil.

Du fait de la croissance exubérante de certains pays émergents – exemplairement la Chine qui ne produit pas seulement pour le reste du monde mais aussi pour sa nombreuse population avide de consommer –la fin de l’âge des matériaux est reportée à une date ultérieure.

En même temps, les délocalisations et le développement corrélatif du commerce international engendrent une expansion générale des transports. Les nouvelles organisations de production en flux tendus poussent dans le même sens. « Zéro stock » signifie en réalité que les stocks deviennent mobiles : ils ne désertent les entrepôts que pour se répandre sur les routes.

Il faut tenir compte enfin de la tendance à réduire le cycle de vie des produits jetables mais pas toujours recyclables.

En dépit de toutes ces réserves, on peut néanmoins raisonnablement tabler sur une réelle tendance à la dématérialisation entendue au sens contestable que nous avons néanmoins retenu. Plusieurs facteurs, divers mais convergents, y contribuent : il faut bien que la théorie vienne ici corriger les caprices de la réalité observée.

De manière générale, on peut tabler sur un réel progrès d’efficience dans l’usage des matériaux et la consommation d’énergie. Dans son livre Se libérer de la matière ? Fantasmes autour des nouvelles technologies [3], Bernadette Bensaude-Vincent souligne que l’on pourrait réduire aujourd’hui de 7 000 à 2 000 tonnes la quantité d’acier nécessaire à la construction de la Tour Eiffel, eu égard à la qualité des aciers actuels. Le rapport poids / puissance des locomotives a chuté de 1 000 kg / cheval-vapeur en 1820 à 100 en 1900 et 14 seulement en 1980. A l’autre extrémité du spectre industriel, on rappellera aussi la « loi » (empirique) de Moore : le nombre de transistors sur une puce de silicium double tous les dix-huit mois.

L’épuisement inéluctable des ressources naturelles non renouvelables conduit, dans une économie de marché, à leur renchérissement, éventuellement aggravé par des mesures réglementaires et fiscales (taxes sur les carburants, péages…) ou encore par la volonté politique de réduire la dépendance à l’égard de pays producteurs instables ou hostiles. Il y a là, au total, une incitation forte à consommer plus sobrement ces ressources ou à leur en substituer de plus « durables » ou de plus accessibles. On invente également de nouveaux matériaux, plus légers, comme c’est le cas dans l’automobile, avec des effets positifs sur la consommation de carburant déjà réduite par l’amélioration de la performance des moteurs.

Par ailleurs, les pays les plus développés connaissent une certaine saturation des marchés de biens d’équipements. En dépit des efforts méritoires des marketeurs, dopés par l’innovation technologique, il y a tout de même des limites à l’équipement des ménages en produits blancs ou bruns. Les marchés de l’automobile et même ceux de l’électronique grand public sont aujourd’hui, pour l’essentiel, des marchés de renouvellement.

Du coup, les consommateurs se tournent vers d’autres biens de consommation dont beaucoup sont moins « chargés » en matières premières ou moins avides d’énergie, et vers les services : louer un véhicule pour la seul durée du besoin de déplacement est plus efficient que de détenir le même véhicule ou plusieurs, dont la majeure partie de l’existence est immobile.

Une autre renversement mérite d’être évoqué ici. Depuis le début de la révolution industrielle, on tend à substituer au vivant de la matière inerte, des artefacts et autres produits de synthèse, cela de manière exemplaire dans les transports, dans les matériaux et jusque dans l’alimentation, sans parler de la médecine. Or, on constate depuis quelques années un retour au « bio », qui n’est pas nécessairement motivé par des préoccupations écologiques. On découvre simplement les avantages fonctionnels et économiques des matériaux vivants. C’est le cas, par exemple, des polymères naturels, biodégradables par définition, alors que les polymères synthétiques persévèrent fâcheusement dans l’existence.

Mais le souci écologique est, lui aussi, un facteur de réduction des consommations de matières premières et d’énergie non renouvelables. Éco-technologies, éco-industries s’inspirent d’une représentation « métabolique » de l’activité industrielle, en boucle fermée. Les intrants (inputs) non renouvelables sont réduits à l’indispensable et les extrants (outputs : les déchets, mais aussi les produits eux-mêmes, en fin de vie) sont recyclés. Idéalement, les extrants d’une industrie deviennent les intrants d’une autre, en aval… En même temps, les coûts sociaux et environnementaux sont identifiés, évalués et « internalisés », ce qui, dans une économie de marché, revient à stimuler la vertu écologique par l’intérêt économique [4].

Nano : less is more and more

Dans l’industrie traditionnelle, on usine brutalement des pièces à partir d’un bloc de matière, sans le moindre souci de ses structures profondes. Le monde nano est celui de la technologie des profondeurs. On y processe tout autrement, comme nous l’explique Bernadette Bensaude-Vincent [5]. Tout d’abord, on descend d’un ou plusieurs crans dans les structures de la matière, jusqu’à la traiter « atome par atome ». Plutôt que matière, il faudrait dire matériaux, individualisés, « concrétisés » comme disait Simondon à propos des objets techniques quand ils acquièrent une sorte d’existence propre. En outre, on inverse la démarche générale, du top-down au bottom-up. Saisi dans son intimité, le matériau est invité à coopérer avec celui qui en fait usage, en partenariat et de manière contractuelle. Le cas échéant, on sollicitera l’ intelligence moléculaire embarquée dans le matériau, en le traitant comme un dispositif fonctionnel, voire comme un micro-atelier.

La matière jadis libérée de ses qualités secondes, livrée à l’abstraction pour mieux la soumettre à l’emprise des mathématiques, se trouve rendue à la concrétude singulière du matériau. C’est singulièrement le cas quand il s’agit d’un matériau vivant, qui se fabrique lui-même, en même temps forme et matière informée, hylémorphisme diraient les disciples d’Aristote . Mais déjà, en amont, on évoque le génie moléculaire, au sens objectif et subjectif du terme, ou encore la « manufacture moléculaire ». Prix Nobel de chimie, Richard Smalley voyait dans le carbone une molécule qui se fait elle-même (« le génie de s’assembler spontanément [6] »).

Maître ou tuteur ?

Bernadette Bensaude-Vincent repère l’ambiguïté de la démarche. Il ne s’agit en aucun cas d’un retour à la nature, mais bien d’une intervention de plus en plus précise au sein même des micro-processus : la naturalisation de l’industrie passe par une artificialisation de la nature. Du statut de maître et possesseur, insoucieux de son patrimoine, l’homme devient en quelque manière tuteur intéressé, attentif à « protéger » la nature pour en préserver la valeur « durable ». Elle n’est plus consommée mais domestiquée : moins ou plus arraisonnée ?

Au plus ténu, le spin de l’électron (le sens dans lequel il « tourne ») permet de coder un bit d’information. On va voir à présent ce qu’il advient de l’analogie entre bits et atomes.

Personal Manufacturing

Neil Gershenfeld est le directeur du « Centre pour les bits et les atomes » du MIT [7] auquel sont associées une quinzaine de facultés présentes sur le campus : physique, chimie, biologie, mathématique, ingénierie mécanique et électrique, etc.

Dans FAB. The Coming Revolution on your Desktop. From Personal Computer to Personal Fabrication, il développe et illustre une thèse fondée précisément sur cette analogie qui conduit du PC (Personal Computer) au PF (Personal Fabricator). Il décrit l’état des lieux et les perspectives de la « fabrication personnelle », à l’échelle des individus, des communautés et des territoires, où les trois grandes étapes de la production (conception, création et fabrication) sont pour ainsi dire fusionnées. Il s’agit donc d’une décentralisation radicale de la production ci-devant « industrielle », grâce à des outils et des processus qui permettent d’abolir la frontière entre maquette et produit final. La partie prospective de l’ouvrage est assez mince puisqu’il s’agit surtout pour l’auteur de montrer que la PF existe déjà, sous la forme de « Fab Labs » nés au MIT avant d’essaimer à Boston même, puis dans diverses régions du monde, en Inde et en Afrique notamment.

Le Fab Lab est né du succès inattendu d’un cours créé en 1998 au MIT : « How to Make (Almost) Anything ». Ce succès s’expliquerait par le désir de plus en plus répandu de produire soi-même des objets singuliers plutôt que de s’en remettre à la personnalisation des produits des marchés. En fait, la partie théorique du livre, comme certains des nombreux exemples décrits (pas tous…), suggèrent des enjeux beaucoup plus considérables.

A vrai dire, l’ouvrage lui-même semble sorti d’un Fab Lab. Gershenfeld indique qu’il est à la fois un « business book » identifiant les marchés émergents, un rapport politique sur l’impact économique, social et culturel de la fabrication personnelle (PF), un rapport sur l’état des technologies, un manuel pratique décrivant les outils accessibles aujourd’hui et leurs usages, une étude de prospective, ou encore et surtout une galerie de portrait de « gens extraordinaires », acteurs d’histoires édifiantes.

L’informatique et la physique se rejoignent. L’informatique d’aujourd’hui programme des bits d’information, la productique du futur programmera des atomes de matière. Rien de vraiment nano au Fab Lab, mais l’idée le hante. L’univers lui-même étant une espèce d’ordinateur, les atomes, les molécules, les bactéries ou les boules de billard peuvent être décrit comme des moyens de stocker et transformer de l’information. Le monde physique va devenir aussi « malléable » que le monde digital – puisqu’il est lui-même, au fond, digital. Et de même qu’il existe des programmes capables de s’auto-reproduire, les futures machines se répliqueront aussi elles-mêmes.

Dans ces conditions, l’Open Source Software [8] pourrait inspirer un futur Open Source Hardware. Les ingénieurs du futur s’échangeront des programmes qui seront des modèles digitaux de toutes sortes d’objets, que chacun pourra améliorer et personnaliser, avant de éditer ou de les remettre en circulation.

Plus concrètement, les actuels logiciels de CAD-CAM (Computer Aided Design et Computer Aided Manufacturing) [9], aujourd’hui réservés à la grande industrie, équiperont le PC ou le PF de tout le monde.

L’analogie structurale se double d’un parallèle généalogique. A l’image des actuelles chaînes de production, les premiers ordinateurs pesaient des dizaines de tonnes, occupaient l’espace d’un immeuble, coûtaient des millions de dollars et devaient donc être partagés entre experts. En moins d’un demi-siècle, le PC est devenu un équipement individuel grand public. Entre-temps, l’informatique a connu l’étape intermédiaire des mini-ordinateurs, analogues aux actuels Fab Labs du MIT, lesquels connaîtront à leur tour une réduction de taille, de prix et de complexité qui permettra leur dissémination.

Autre analogie : celle des « imprimantes 3D », capables d’éditer des objets en trois dimensions ou, plus simplement, des éléments susceptibles d’être assemblés – et pas seulement l’image des objets [10] comme le font les imprimantes 2D.

C’est ainsi qu’un PF programmable permettra à ses utilisateurs de concevoir, créer et fabriquer, d’un seul mouvement, toutes sortes de choses aujourd’hui seulement disponibles sur les marchés.

Gershenfeld voit dans l’avènement de la PF, la remise en cause au moins partielle d’une globalisation fondée sur la concentration de la production dans les territoires où elle est aujourd’hui la plus efficiente. En conséquence, on assisterait à une relocalisation pouvant aller jusqu’à la fabrication à domicile. Cela équivaut à une renaissance de l’artisanat, en ce sens que l’artisan conçoit, crée et produit lui-même ses œuvres, à domicile ou dans son atelier, parfois confondus. Dans une société de l’information accomplie, la division du travail ne serait plus la loi d’airain du capitalisme, durcie par l’automation intensive et la globalisation territoriale extensive.

Dans le système industriel, une spécialisation toujours plus poussée en quête de rendements croissants, distingue et concentre les trois phases du design (conception), le l’ingénierie et de la fabrication, selon une chaîne de valeur. La construction de modèles et autres prototypes uniques est bien séparée de la production en grand nombre. Cette discrimination technique induit une discrimination professionnelle et sociale tranchées. Dans le monde de la PF, au contraire, il y a convergence des phases, il devient possible d’effectuer autant d’allers-retours que l’on veut entre bits et atomes. La frontière entre modèle et objet s’efface : à la limite, la maquette est le produit final. Et de même pour la distribution organisationnelle et sociale des rôles et statuts des personnes. La société ainsi suggérée évoque certaines utopies post-socialistes.

Mais les Fab Labs existent et Gershenfeld nous les fait visiter.
On y trouve des ordinateurs et des logiciels bien sûr, mais aussi des outils et des petites machines qui relèvent pour la plupart de la catégorie des fraiseuses, forets et autres « cutters », traditionnels, à laser ou à jet d’eau sous pression : toute le nécessaire pour trouer, découper, usiner toutes sortes de matériaux, plastique, métal, etc. Gershenfeld fournit au lecteur des rudiments techniques pour montrer comment le Fab Lab couvre la plupart des opérations caractéristiques de l’ingénierie industrielle : retirer de la matière, en ajouter, changer de forme (moulages…), assembler, etc.

Les exemples d’application sont de deux ordres : individuels et collectifs (les Américains préfèrent dire « communautaire »). Les premiers relèvent souvent de l’univers du gadget, de la pata-ingénierie (un interface de navigation pour perroquet joliment baptisé Interpet Explorer) ou du jeu. Les enfants sont admis dans le Fab Lab et leur capacité d’apprentissage est forcément époustouflante, dans des conditions toutefois bien différentes de celle que connaissaient les enfants des usines à l’époque de Dickens.

Les deux premiers exemples d’objets ainsi fabriqués sont assez intéressants, du point de vue anthropologique : le premier est un « sac à crier » (ScreamBody) conçu et réalisé par la jeune Kelly pour lui permettre de hurler où et quand bon lui semble et de pouvoir ensuite réécouter tranquillement ses performances dûment enregistrées. Le second est une combinaison pourvue de sortes d’épines (Defensive dressing), manifestement suggérée par la morphologie du hérisson. Cette armure interactive permet à une autre jeune fille, Meejin, de dissuader les importuns dont l’approche déclenche une levée d’obstacles de plus en plus éloquents. Comme le constate Gershenfeld, alors que la plupart des prothèses électroniques du marché prétendent maximiser la communication, Meejin a inventé une machine qui la minimise. On imagine sans peine les applications militaires.

Les garçons sont plus conventionnels et sans doute moins stressés : Saul a réalisé sa propre bicyclette et Alan un flash photo qui évite de rougir les yeux de ses portraits. Les plus petits – dont le fils et la fille de l’auteur – conçoivent et réalisent logiquement des meubles pour leurs oursons et leurs poupées. Les illustrations sont convaincantes. Combinant business et créativité, un mini Fab Lab mobile permet à de jeunes créateurs d’entreprise de produire et vendre sur place des bijoux à partir de matériaux de rebut.

Les applications professionnelles paraissent plus sérieuses, étant entendu que dans l’univers de la PF on ne discerne plus guère le sérieux du ludique. Frank Gehry, l’architecte du Musée Guggenheim de Bilbao, est un adepte de la PF. Il réalise ainsi des maquettes de bâtiments faites de matériaux quelconques et qui seront ensuite construits « normalement ». Mais son collègue Larry Sass propose, lui, des maisons à bon marché, entièrement réalisées en kit avec des panneaux préfabriqués (2 000 dollars de matériaux seulement pour une maison moyenne) qui se montent pour ainsi dire tout seuls et autorisent néanmoins une grande variété de formes architecturales.

Un autre habitué du Fab Lab (re)construit des ordinateurs à partir de matériaux de récupération, ce qui constitue une intéressante application de recyclage.

Enfin, un ingénieur chargé de la conception des infrastructures chez USPS (la Poste américaine) a converti ses employeurs à la PF en leur présentant une maquette intelligente d’un centre de tri réalisée avec des « briques informatiques » (computing bricks) permettant d’en simuler le fonctionnement et les performances dans diverses configurations. Comme le dit Gershenfeld, la PF apporte à la simulation de processus physiques ou logistiques ce que le tableur a apporté à la simulation des modèles d’affaires.

Quant aux applications « communautaires » elles sont orientées vers le développement dans le tiers ou le quart-monde, d’une banlieue difficile de Boston à des zones rurales déshéritée en Inde et en Afrique. Là il s’agit évidemment moins de développer des gadgets personnalisés que de produire soi-même les ressources élémentaires absentes ou trop coûteuses pour les habitants : ainsi au Ghana, on a pu fabriquer des équipements pour substituer de l’énergie solaire, abondante, à la combustion du bois responsable de la déforestation.

Dans un Ashram indien, les applications high tech du Fab Lab sont heureusement combinées avec les ressources vives et renouvelables que fournit le bétail dont même les excréments peuvent être exploités pour produire non seulement des engrais mais aussi des électrolytes pour les batteries.

Dans tous ces cas, on peut comprendre que ces micro-usines, le cas échéant combinées avec du micro-crédit pour le financement, puissent en effet changer la donne.

Dans un autre exemple, le développement communautaire rejoint la géopolitique. Au pied de l’Himalaya, près des frontières entre l’Inde, le Cachemire, le Pakistan et la Chine, soit dans une des zones potentiellement les plus dangereuses au monde, un général indien a perçu dans les Fabs Labs un outil de développement (empowerment, disent de manière plus suggestive les Américains) susceptible de dissuader les populations de recourir à la violence. Mais ce type d’application, dans ces lieux, éveille aussitôt une intéressante controverse au sein des états-majors. On a compris que les équipements conçus et diffusés par le MIT permettent de bricoler à peu près n’importe quoi – y compris des armes de destruction plus ou moins massive. Ne faudrait-il pas alors considérer les Fabs Labs comme des technologies sensibles et en réglementer étroitement l’exportation ? C’est, semble-t-il, l’opinion de certains militaires américains, tandis que Gershenfeld, en accord avec le général indien, parie plutôt sur la pacification par le développement. A cet égard, le précédent Internet est déjà riche d’enseignements : c’est une technologie qui peut en effet servir n’importe quel projet et dont la dissémination des usages est très difficilement contrôlable. Il devrait probablement en être de même avec les outils et les pratiques de la PF.

Quoi qu’il en soit, toutes ces applications montrent bien que la logique de la PF est aussi de (re)localiser des productions que n’assure pas l’économie pourtant globalisée, pour des raisons sociales (pauvreté) ou territoriales : en Norvège, au-delà du cercle polaire, des éleveurs y ont recours pour équiper leurs troupeaux d’émetteurs ad hoc afin de retrouver les brebis égarées.

Dans les applications les plus sophistiquées, une autre logique, interne, se dessine : l’utilisation de « briques intelligentes », selon un modèle biologique, voire moléculaire, qui, on l’a vu, est celui des nanotechnologies. Ce modèle est d’autant plus significatif qu’il inspire également au niveau macro, des stratégies d’entreprises fondées sur la combinaison et la recombinaison d’actifs, achetés et vendus sur les marchés d’entreprises.

Ingénieux ingénus

Peut-on tirer de ces expériences des conclusions prospectives consistantes ? La faisabilité technique en laboratoire entraîne-t-elle la vraisemblance économique et sociale ?

Bien des outils présentés existent déjà, soit dans les Fab Labs, soit dans la grande industrie où l’on utilise depuis longtemps des logiciels de CAD-CAM pour réaliser des prototypes avant de les manufacturer. Ici, l’analogie avec la brève histoire de l’informatique (des mainframes aux PC) est assez convaincante, surtout si l’on admet que les Fab Labs correspondent à l’étape de la mini-informatique qui a précédé la banalisation des PC. On peut être plus réservé quant à l’analogie entre programmes (les bits) et objets (les atomes ou les molécules, inertes ou vivantes) [11], mais rien n’empêche en effet de traiter une description informatique d’un objet et de sa fabrication exactement comme on le fait avec un programme, puisqu’il s’agit aussi d’un programme [12].

« Donnez aux gens des PC et ils pourront écrire leur propres programmes ; donnez-leur des PF et ils fabriqueront leurs propres objets. » En réalité, seule une faible proportion de gens écrivent leurs propres programmes, bien qu’il soient des millions à le faire et aussi à participer au développement de programmes d’intérêt commun (logiciel libre) à l’échelle de la planète. Demain et après-demain, la plupart des gens continueront de fréquenter les supermarchés, en dur ou en ligne, exactement comme la plupart des gens continuent de regarder la télévision.

Il n’empêche qu’une large diffusion de PF serait déjà révolutionnaire si elle permettait, sinon de transformer chacun en producteur de biens, du moins de relocaliser une partie plus ou moins considérable de la production industrielle dans le cadre de nouvelles forme de cyberartisanat . Des trois phases de la production, la conception et la création pourraient être largement décentralisées, voire individualisées, la fabrication seulement relocalisée. Et toutes les configurations intermédiaires sont concevables.

Le point essentiel, c’est la « malléabilité » accrue des systèmes physiques d’une part, la possibilité de décrire la structure et la fabrication d’un objet dans un langage informatique universel d’autre part. Suivant les cas, la fabrication pourra s’opérer soit à domicile, soit dans un Fab Lab local, commercial ou communautaire, soit dans une usine lointaine capable d’exécuter le cahier des charges au prix convenu. La conception et la création collaborative devient également possible (Open Source Hardware).

Cette grande transformation à rebours, combinée avec le recyclage systématique (chaînes de production en boucle) et le recours à des ressources renouvelables, est d’autant plus vraisemblable qu’elle est requise pour faire face aux pénuries et nuisances environnementales.

Paradoxalement, cette individualisation est aussi une socialisation de la production, d’autant plus significative que l’on assiste en même temps à une socialisation de la propriété et du risque [13].

Mais il faut mentionner aussi les craintes et les oppositions que suscitent déjà les nanotechnologies. Leurs vertus écologiques ne sont pas unanimement célébrées chez les Verts. Certains s’émeuvent des risques qui sont principalement de deux ordres. Risque biologique ou syndrome de l’apprenti sorcier, s’il devenait impossible de maîtriser la prolifération des micro-organismes capables d’auto-réplication – c’est déjà le genre de problème que nous posent les virus naturels. Drexler, pourtant considéré comme le gourou des nanostechnologies, à lui-même imaginé un scénario catastrophe qui verrait l’humanité submergée par une redoutable gelée grise (« grey goo ») [14].

L’autre type de risque est social, et s’inscrit dans la vieille thématique de l’aliénation par la technique, qu’elle soit délibérément mise en œuvre, ici au plus fin, par des pouvoirs totalitaires ou, pire encore, qu’elle prenne la forme d’une servitude volontaire. Paradoxalement, la technologie la plus avancée pourrait ainsi concourir à une renaturalisation de l’homme. Sans oublier toutes les applications policières ou militaires de moindre envergure : nanocapteurs de surveillance, nanoparticules toxiques, etc [15].

Enfin, comme les plupart des réflexions prospectives, celle de Gershenfeld manque d’une dimension proprement anthropologique. Quel type d’hommes et de femmes peupleraient le monde qui nous est décrit ? Les deux premiers exemples de réalisation exposés dans FAB, le ScreamBody et le Defence Dressing sont à cet égard préoccupants. On peut deviner ce que le regretté Philippe Muray aurait pensé de l’atmosphère ludique et festive qui règne, semble-t-il, dans les Fab Labs, du moins ceux qui sont implantés à Boston et dans les environs. Sans parler de l’interface de navigation pour perroquet…

A défaut de conclusion catégorique, on rappellera simplement au lecteur qu’en anglais, ingéniosité se dit « ingenuity ».

Notes

[1NBIC désigne la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives.

[2Larson, Eric D. ; Ross, Marc H. ; Williams, Robert H., « Beyond the Era of Materials », Scientific American, Vol. 254, No.6. Traduction française dans Pour la Science, n° 196, « La fin de l’âge des matériaux ». On verra que si dématérialisation il y a, elle serait plutôt un début de l’âge des matériaux.

[3INRA Éditions, 2004.

[4Pour une analyse détaillée et des propositions militantes dans une perspective écologiste, voir « Écoresp : le livre débat des actions possibles pour développer une économie responsable » (sous la direction de Corinne Lepage). www.ecoresp.fr.

[5Ouvrage cité. Sur le sujet on peut consulter : « Nanosciences – Nanotechnologies ». Rapport n° 18 de l’Académie des sciences et de l’Académie des technologies, avril 2004.
http://www.academie-sciences.fr/publications/rapports/rapports_html/RST18.htm.

[6On oserait en effet diagnostiquer un retour de l’hylémorphisme aristotélicien aux dépens d’une conception platonicienne ou kantienne de l’esprit (humain) imposant seul ses formes à la matière amorphe.

[7Massachusetts Institute of Technology. FAB, non encore traduit en français, est publié chez Basic Books, 2005. Gershenfeld avait publié auparavant When Things Start to Think. How and why Computing can Move Outside of Conventional Computers and into the World, Owl Books, 2000.

[8Développement collaboratif de logiciels libres, tel Linux, le concurrent « libre » du système d’exploitation Windows de Microsoft.

[9En français, CAO-PAO, conception et production assistées par ordinateur (informatique et productique).

[10Une image qui, vue à l’échelle adéquate, est déjà « matérielle » (encre ou toner) et en 3D.

[11Les plus convaincus expliquent l’univers et son évolution en termes programmation : c’est le paradigme de l’algorithme.

[12Auquel cas, la question des droits de propriété n’a pas fini de faire couler de l’encre. Mais c’est une autre histoire…

[13Voir Paul Soriano, « La vaporisation de la valeur », dans Medium 7.

[14Eric Drexler, Engines of Creation, 1986. Trad. française, Engins de création : l’avènement des nanotechnologies, 2005. Voir aussi www.foresight.org. (Foresight Institute, Palo Alto). Les engins en question sont les molécules.

[15Pour une approche critique militante, on lira Nanotechnologies / Maxiservitudes, Ed. L’Esprit frappeur, 2006. Pour une approche plus apaisée : « Les nanotechnologies : éthique et prospective industrielle », par Jean-Pierre Dupuy et Françoise Roure (Conseil général des mines et Conseil général des technologies de l’information, 2004).

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