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Intellectuel français : un pléonasme ?

Paul Soriano, samedi 3 février 2018

Si l’on en croit les dictionnaires étymologiques, il faut six siècles pour que l’adjectif « intellectuel » (qui se rapporte à l’activité de l’esprit) devienne un nom (celui qui s’y consacre). Et encore quelques décennies, jusqu’à la fin du XIXe siècle, pour que surgisse enfin l’intellectuel à la française. Tellement français que le mot devient intraduisible, toujours en français dans le texte ; ce qui est un bon test de singularité nationale.

Définition : un individu qui engage 1) son savoir, ses idées, 2) son « charisme » et sa notoriété 3) au service d’une cause politique, 4) sans assumer la responsabilité directe du pouvoir – sinon un certain pouvoir d’influence.

Au meilleur de sa forme historique, c’est un peu la conscience critique du peuple et de ses dirigeants, au double sens du mot « conscience », intellectuel justement, et moral. Il se distingue ainsi, pour le meilleur (indépendance) et pour le pire (irresponsabilité), du conseiller du Prince, fût-il philosophe, à l’image de Platon, Aristote ou Machiavel.

Si le terme est récent, le sujet qu’il désigne a plus d’ancienneté. Au XVIIIe siècle, quand des philosophes et autres encyclopédistes éclairés entreprennent de diffuser leurs Lumières, la figure de l’intellectuel s’institutionnalise, avec Voltaire en majesté, et un siècle plus tard, Victor Hugo. Mais il n’est pas interdit de faire remonter la tradition jusqu’à Montaigne et du coup inclure dans la famille Descartes et même Pascal ; ces deux-là inaugurant les duels (Pascal déclare aimablement Descartes inutile et incertain) dont l’espèce se montrera friande.

Le terme dans son acception moderne surgit lors de l’affaire Dreyfus, incarné par Zola [1], dont le manifeste J’accuse est publié dans l’Aurore, le 13 janvier 1898.

Dans une histoire comparée des intellectuels publiée un siècle plus tard [2], une auteure parle d’une « singularité française » ; elle voit dans l’intellectuel « l’un des hérauts de la geste républicaine française » et parle encore : « d’une particularité hexagonale, à nulle autre pareille, d’un exercice narcissique [souligné par nous] inconnu ailleurs ». Hexagonal et narcissique ? Ce qu’il y a de français chez l’intellectuel, semble bien s’inscrire dans une espèce de tempérament national.

Au commencement était l’ego. De Montaigne (c’est moi que je peins) à Jacques Dutronc (et moi, et moi, et moi), en passant par Descartes, Stendhal et Barrès, le culte du moi fait rage. Mais cet ego-là ne se réfugie nullement dans l’intime, ni ne s’élève au « transcendantal » : c’est le « je » de la prise de parole, un « moi, je », plutôt qu’un « moi » (inutile et incertain)…

Plus porté au commerce avec les autres qu’à l’introspection, moi-je ne monologue pas, il requiert un public, c’est un égotiste sociable. Son milieu naturel, ou plutôt institutionnel, se situe à l’intersection du privé et du public : la Cour, le salon, la scène ou le Café du Commerce ; plus récemment les plateaux de télévision et, désormais, Facebook et Twitter – où il se démocratise, au risque de se perdre dans la foule.

Le tempérament français rappelle un peu la description clinique de l’hystérie. Symptômes : une identité mal assurée qui a besoin des autres pour s’affirmer, extériorisation, histrionisme et cabotinage ; et vanité – ce goût des titres et des honneurs qu’il est encore plus classe de refuser, à condition de le faire savoir. Ce besoin de plaire ou de déplaire, c’est tout comme, produit positivement une « exquise sociabilité » ; laquelle, déçue, peut tourner en misanthropie, comme l’atteste la figure d’Alceste intellectuel bougon.

L’intellectuel est belliqueux. Il accuse, il critique. Il lui faut sans cesse un adversaire à combattre, puis un autre, et le suivant, le combat ne saurait prendre fin. L’adversaire peut être un autre intellectuel, Descartes quand on est Pascal, Camus quand on est Sartre. En interdisant le duel armé, Richelieu a donné libre cours à sa transposition verbale. Comme dans Les Trois mousquetaires, le plus français des romans, « vous m’en rendrez raison » n’est pas une invite au débat universitaire mais plutôt à la castagne, pour avoir raison de son adversaire, c’est-à-dire l’abattre et non pas le convaincre. Tel Cyrano, à la fin de l’envoi, je touche… des droits d’auteur, complétera fielleusement le jaloux. De Barrès à Benda et tant d’autres, l’intellectuel entend jouir du monopole de la critique des intellectuels – ne surtout pas confondre avec les détracteurs « populistes » des élites.

Autres cibles : les figures du pouvoir ou, plus abstraitement, le pouvoir en tant que tel, ou bien le capital, termes qui désignent Satan dans les théologies modernes ; rebaptisé, si l’on ose dire, le diable procède toujours par « ruses » que l’intellectuel s’emploie à dévoiler. Cette clairvoyance capable de discerner une réalité cachée et perverse derrière les apparences complète le tableau de l’hystérie par des symptômes schizo (la réalité est autre) et parano (les persécuteurs agissent dans l’ombre).

Ces références cliniques ne suggèrent nullement que l’intellectuel générique est un psychopathe : statistiquement il ne l’est sans doute ni plus ni moins que l’homme politique, le manager d’entreprise ou le joueur de football. Ou même le Français quelconque, quelqu’un à qui on ne la fait pas, souvent accouplé du reste avec une « fine mouche ».

D’où ce penchant pour le politique (le fameux « engagement »), conflictuel par excellence et faisant feu de tout bois. Dès lors que « tout est politique », tout est casus belli, tout et n’importe quoi : comme le dit l’un deux, un intellectuel c’est « quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ». Vaste programme.

On l’a compris, l’intellectuel est un mâle dominant et son club est fermé aux dames : à eux seuls, les surnoms désobligeants subis par Simone de Beauvoir, « la grande Sartreuse » ou « Notre Dame de Sartre », témoignent de la difficulté d’être une intellectuelle, ou même de le devenir.

Il faut bien sûr corriger ce portrait peu flatteur, sans quoi on ne comprendrait ni la popularité de l’intellectuel en France et les vocations qu’il inspire, ni la séduction qu’il exerce à l’étranger.

Il a du style, dans l’écriture souvent et parfois dans la vie. Tout ce qui s’embroche et fanfaronne n’est pas pour autant français, encore faut-il de l’esprit et des lettres. Cyrano n’est pas un vulgaire spadassin. Chez nous, même les voyous, dialogués par Audiard, savent causer.

À ce compte-là, on est « léger » (superficiel mais aérien), on « manque de profondeur », mais on évite aussi de s’y noyer. On a les idées claires et distinctes, on « tranche » littéralement, avec une capacité de synthèse, caractéristique, dit-on, de la langue française. On n’est certes pas infaillible mais on se trompe méthodiquement, et avec panache. Au balourd qui opposera les faits aux idées, on répliquera : « mais c’est encore une idée, ça, Monsieur ! ». Ou plus culotté : « si les faits démentent le concept, les faits ont tort. » Il faut beaucoup plus de mots à un Allemand pour dire à peu près la même chose. Bref, l’intellectuel français est plus proche du séduisant sophiste que du sage, ce fâcheux.

S’il s’exporte à l’occasion, notamment pour aller éclairer quelque souverain exotique, il ne semble pas susciter de vocation bien affirmée à l’étranger. Un « intellectuel américain » ? Chomsky récuse la notion même en opposant au travail intellectuel la vie intellectuelle, une prêtrise séculière, un activisme de mauvais aloi. Pire, l’intellectuel à la française dissimulerait sous une agitation superficielle la servitude profonde d’un penseur encagé dans l’idéologie dominante (horresco referens). Diantre ! Ce Chomsky doit être un peu français quelque part.

Notre intello n’est pourtant pas chauvin. Universaliste, même. Les auteurs de la french theory ne sont-ils pas les fils de l’institutrice du genre humain et les petit-fils de la fille aînée de l’Église ? D’ailleurs, notre héraut emprunte volontiers son fameux « point de vue » d’où tout s’éclaire et s’unifie (Bossuet) à un penseur étranger ; c’est même un plus, un avantage compétitif, dans la profession. Encore faut-il perfectionner l’œuvre du maître en la relisant, car l’intellectuel français ne lit pas, il relit, pour décrypter ce qu’ont vraiment dit le jeune Marx, le Heidegger d’avant Être et Temps, le deuxième ou le troisième Wittgenstein… Et que personne auparavant n’avait soupçonné, pas même l’intéressé sans doute.

Notes

[1Contre toute évidence, Zola était accusé par certains adversaires antidreyfusards de n’être pas français.

[2Sous la direction de Michel Trebitsch et Marie-Christine Granjon, Pour une histoire comparée des intellectuels, éd. Complexe « Histoire du temps présent », 1998.