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Médium 34

Les bons contes font les bons amis

Récits politiques

Paul Soriano, vendredi 26 octobre 2012

Dans les récits politiques les intrigues sont multiples mais les protagonistes récurrents : « nous » et « eux ». L’un ne va pas sans l’autre car, même assuré de son identité, on se sent mieux chez soi à l’abri d’une frontière, et eux de l’autre côté.

Le genre est riche : récits parlés, écrits, imagés, sculptés… Ils empruntent à la littérature (histoire, tragédie, roman, discours édifiant, poésie lyrique et chanson), avec une inclination marquée pour le style polémique ; ils s’introduisent parfois dans les traités de philosophie, mais plus couramment dans les Constitutions et des traités. Solennellement prononcés à la tribune dans les grandes occasions, ils circulent le plus souvent dans la foule, au café du commerce et dans les médias. Ou dans Médium : n’en déplaise aux auteurs, les textes ici présentés sont encore des manières de discours politiques car la critique adhère au genre.

Les nous sont des formations à démographie variable et comme ils sont souvent imbriqués les uns dans les autres, les occasions d’en découdre et de le raconter ne manquent pas. Voyez les Flamands et les Wallons, par exemple, belges, européens et occidentaux. D’un autre côté, si quelque chose comme l’« Occident » existe, dans une histoire dont vous êtes le héros minuscule, alors vous voilà aussitôt recruté par un « camp » dont vous n’eussiez peut-être pas épousé toutes les querelles. C’est pourquoi, tout en soulignant son caractère largement mythique (mais agissant), Régis Debray peut recenser les atouts et les handicaps de la puissance connue ou dissimulée sous le nom d’Occident.

Les nous ne sont pas seulement inégaux en taille. L’histoire, la configuration du territoire, le niveau de développement économique, mais aussi les croyances et les modes de pensée interviennent, ainsi que les supports médiologiques du récit. Prenez la Chine : lorsque votre unité de compte est le millénaire d’histoire ou le milliard d’habitants, voire le billion de réserves de change, vous pourriez tranquillement persévérer dans l’existence et juger même futile le projet d’exercer une emprise sur les autres, ces minus. Pour le colonel Liu Mingfu [1], la Chine n’est pas un tigre mais plutôt un éléphant qui ne mange pas les autres mais ne se laisse pas manger non plus. La France ne détient pas les mêmes arguments, à part la très longue histoire et le goût pour les fables. Philippe Ratte, n’hésite pourtant pas à rapprocher ces deux nations si différentes à tous égards mais l’une et l’autre menacées de perdre leur identité, pour opposer aux vaines aspirations à la suprématie une « histoire comme projet » dans un monde qui maintiendrait le sens des distinctions : nous c’est nous, eux c’est eux.

Une histoire comme projet ? À propos de l’Union européenne, on ne peut que souscrire à ce… projet. Sans espérer en finir avec le passé, car l’histoire est peut-être la seule référence commune aux Européens. Et, de fait, l’Union actualise en quelque sorte l’histoire européenne, mais de manière pacifiée, en substituant à la guerre le débat, la négociation et les traités. La chronique de l’Union est une mise en abyme de l’histoire européenne.

Le tigre, l’éléphant et le mouton (européen) ? Cette fable ne convient pas à Pierre Chédeville qui ouvre la perspective, sinon d’un déclin de l’Empire américain, du moins d’un certain rééquilibrage dans les rapports de force, se substituant au rapport de domination. Si la crise ne tue pas l’Union, elle la rendra plus forte.

En Occident, malgré tout, les nous identitaires et les contes qui vont avec, affrontent un triple défi. Les grands récits, comme on sait, commencent à nous raser. En même temps, les intellectuels qui ont jadis beaucoup donné, se sont lancés dans une entreprise de déconstruction des discours identitaires. Enfin, la mondialisation et les réseaux tendent à effacer les frontières sans lesquelles les nous, pulvérisés en tas de « on », ne savent plus très bien où ils habitent. Mais attention : bien souvent la critique d’un récit politique en cache un autre. On peut, par exemple déconstruire une légende nationale pour lui substituer un petit discours régionaliste ou supranational. Plus fort : une analyse économique peut motiver un projet politique masqué.

Pas finis, les grands récits et d’autant plus prégnants qu’on ne les entend pas comme tels : si les analystes de la crise de l’euro évoquent volontiers La cigale et la fourmi, Albert Lévy, pour sa part décortique la grande fable économique qui serait la feuille de route inavouée de l’Occident.

De son côté, Jean-Claude Werrebrouck montre que « loi d’airain de la monnaie » n’est pas une loi de la nature (des choses) mais plutôt une contrainte que les « entrepreneurs politiques », après s’en être brièvement affranchis au XXe siècle, se sont curieusement infligée à nouveau, en introduisant dans l’histoire un personnage tout puissant mais gagné aux intérêts des « entrepreneurs économiques », la banque centrale indépendante.

Au XIème siècle, les entrepreneurs politiques préféraient les méthodes expéditives, tel Guillaume le Bâtard, un des très rares conquérants ayant franchi victorieusement la Manche en 1066. La fameuse Tapisserie de Bayeux, une bande dessinée de 70 mètres de long qui narre l’exploit, s’inscrit elle-même, en référence, dans de nombreuses fictions populaires, notamment au cinéma. Mais cet épisode introduit dans le récit une terrible ambiguïté : Hastings, invasion étrangère ou événement fondateur ? Faut-il célébrer le bon Guillaume Ier d’Angleterre ou flétrir l’odieux Guillaume II de Normandie ?

Au-delà des batailles indécises ou diversement interprétées, François-Bernard Huygue constate que la notion de victoire militaire, fondamentale dans la culture stratégique européenne, perd de son évidence ou de son attraction.

Il est vrai que dix siècles après les événements relatés par la Tapisserie de Bayeux, les médias ont pris le relais avec leurs reportages, photos à l’appui. Trente ans de guerre en Afghanistan, ça laisse assez de temps pour que les bons deviennent les méchants, tour à tour avec nous (le monde libre) puis contre nous (l’Occident). Florent Barnades montre comment les changements dans la conduite des opérations affectent la manière d’en rendre compte par l’image, quand disparaît le bon vieux « champ de bataille ».

Côté numérique enfin, et sans revenir sur les Révolutions 2.0 (Médium 29), le dopage technologique de la « petite phrase », sous la forme d’un micro-récit de 140 caractères appelé tweet ne rend pas compte de toute son influence. 500 millions d’auteurs (les « twittos ») n’ont pas, loin de là, la même notoriété ; mais chacun, qu’il soit suiveur (follower) ou suivi (following), contribue au déploiement d’un nouveau système d’autorité analysé ici par Louise Merzeau. A noter que cet article a nécessité un petit lexique, dont les entrées sont toutes des mots anglais (des États-Unis) : vous avez dit déclin américain ?

Il y aurait tant et plus à raconter, sur la richesse de la fiction politique moderne, par exemple : pensez au Goncourt 2011, L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni, à la fécondité du genre politique au cinéma, capable d’édifier sans bêtifier – revoyez les films sur le Vietnam. Actualité ? Le tout récent God Bless America (Bobcat Goldthwait) dresse un portrait assez effroyable des États-Unis, et J. K Rowling, la « maman » d’Harry Potter, n’est guère plus indulgente avec la Grande-Bretagne (Une Place à prendre).

Et pour finir en chanson : vous vous souvenez sans doute d’Imagine, qui doit figurer au Top Ten des tubes les plus populaires de tous les temps. John Lennon y lance un vibrant appel à s’affranchir de toute allégeance : no countries, no religion, no heaven… Hélas, le diable est caché dans le refrain : I hope some day you will join us. Le nous, décidément, ça colle !

P.-S.

Ce texte est une présentation du numéro 34 de la revue Médium, à paraitre fin décembre 2012.

Notes

[1Cité dans le Monde du 3/10/2012. La Chine contre l’Amérique. Le duel du siècle, d’Alain Frachon et Daniel Vernet, Grasset.

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