« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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Médium 25-26

Les frontières de l’identité

Paul Soriano, samedi 20 mars 2010

En être ou ne pas en être ? Comment définir et délimiter une « identité », sexuelle, ethnique, nationale ou religieuse ? Quel rapport entre ces formations sociales aux frontières incertaines et l’identité d’un sujet, ce qu’il est ou ce qu’il devient, à travers ses appartenances, allégeances et dissidences ? Si les marqueurs identitaires exhibent une soumission au collectif, ils sont aussi bien les médiateurs dont joue un sujet en quête de distinction. Contribution personnelle au débat sur l’identité nationale.

On ne naît pas femme on le devient (Simone de Beauvoir)
Deviens ce que tu es (Nietzsche)

« Identité » fait partie de ces mots troublants qui évoquent quelque chose et son contraire, le même et le tout à fait singulier, à nul autre pareil. Les mots qui la disent empruntent le plus souvent au collectif (ethnique, culturel, religieux, national…) ou à un rôle social : citoyen, professionnel, syndicaliste… si bien qu’on se distingue en faisant comme les autres. Le rapprochement avec la mode s’impose, d’autant que la consommation contribue désormais à l’offre de marqueur identitaires. Et c’est donc en multipliant les allégeances que l’on tend vers l’unique. Le choix est vaste, entre formations identitaires concentriques (Français, Breton, l’une spécifie l’autre) et formations disjointes ou sécantes (Français et musulman). Les migrations, les conversions, la chirurgie, la psychanalyse et toutes sortes de prothèses atténuent les distinctions entre identité reçue (ou subie), choisie et « consommée ».

[sommaire]

Un sujet mal délimité

On peut considérer l’identité de deux façons. Soit de l’extérieur, à la manière de l’ethnologue, du sociologue ou de l’historien. Elle est alors mise à distance, tel un objet que l’on observe et décrit ou dont on s’attache au contraire à montrer, si l’on peut dire, l’inanité. Après avoir beaucoup investi dans la construction des identités, nationales en particulier, les intellectuels s’attachent plutôt de nos jours à les déconstruire. La question de la frontière de l’identité est alors ramenée à quelque chose de connu, frontières territoriales ou frontières « virtuelles » attachées à une définition : ceux qui satisfont aux propriétés sont « dedans », les autres « dehors ».

L’autre approche est celle du sujet, aux prises avec son ou plutôt ses identités : « suis-je et si oui, qui suis-je ? ». Pour être socialement constituées, les identités collectives n’en sont pas moins, osons le dire, toujours éprouvées par un sujet [1]. « Être » (un) catholique, par exemple, ce n’est pas la même chose qu’ « être » un loup ou même un primate supérieur, quand bien même cette « propriété » serait héritée. C’est se sentir, sinon se construire comme tel : la burqa, comme marqueur identitaire, n’habille pas un groupe mais une personne dont on aurait tort de croire qu’il, ou plutôt elle, ne sait pas ce qu’elle fait et manifeste en exhibant ce masque qui ne cache que pour mieux montrer.

A vrai dire, le discours de l’identité entrelace le plus souvent ces deux approches, de manière exemplaire lorsqu’un ethnologue entreprend d’observer sa propre tribu ou qu’un ministre nous invite à nous interroger sur notre identité nationale. Cette pluralité d’appartenances et d’allégeances (et de dissidences aussi) engendre logiquement des confrontations : le citoyen s’acquitte volontiers de l’impôt, mais l’homo œconomicus rechigne. En moi, le catholique et le républicain ne coexistent pas sans débats. Et pourtant, à la différence d’un empire ou d’une cité, le sujet est « un » sans avoir besoin de référence transcendante (extérieure) pour se constituer. En termes médiologiques, il échappe à l’ « axiome d’incomplétude ». En d’autres termes encore, il est sans frontières : sauf cas extrême et pathologique, ma conscience est sans couture ni suture, sinon avec mon « inconscient » (et il m’arrive aussi, en situation, d’ « oublier » telle ou telle de mes identités), mais c’est une autre histoire.

La conscience est comme le champ visuel. Celui-ci n’est pas une image encadrée vue par un troisième œil extérieur, il est saisi sans distance et, bien que limité (je ne vois pas ce qui se passe derrière moi), il n’a pas de bords : limité et pourtant sans « frontière » [2]. Comme le dit parfaitement Raymond Ruyer, à la virgule près : il n’est pas vu, il est, vu. De même, la conscience est limitée dans le temps, mais sans « frontière temporelle ». Le sujet n’en franchit aucune, non seulement quand il naît et meurt, mais même quand il s’endort et se réveille. Cette singulière propriété du sujet n’est sans doute pas étrangère au vain désir d’abolir toute frontière… dans le monde « extérieur ».

Affrontements sans frontières : comment expliquer ce défi à l’étymologie ? Il faut prendre de la hauteur (géométrique) pour discerner les frontières de l’Hexagone, sur la carte ou sur le territoire si elle y est tracée. De même, je dois « prendre de la hauteur » m’élever au-dessus de ma « condition de Français » pour me saisir en tant que Français, pour m’interroger, à l’occasion, sur cette identité, en discerner le contenu et les limites quand je me la représente. Mais cette prise de distance n’est que mentale, « réflexive » : inutile de sortir de soi-même pour se voir en tant que Français, républicain, catholique, ouvrier… C’est cela même un « sujet » : un être qui s’éprouve, s’analyse, se juge ou se repent, sans distance, dans une parfaite unité plurielle, et seulement par métaphore « outré » ou « hors de soi ». Affranchi de l’axiome d’incomplétude, le sujet est comme une cité ou un empire idéal. Et du reste, la devise de l’empire américain (« e pluribus unum ») lui convient mieux qu’aux États-Unis, tout striés de frontières. De son côté, la devise européenne (« In varietate concordia ») requiert parfois une assistance psychologique, mais quand la conscience d’un sujet est vraiment déchirée, un diagnostic se dessine en même temps qu’une frontière : schizophrénie.

La littérature nous en offre une démonstration par l’absurde. On sait que la conscience (des autres) ne se visite pas, hélas. Sauf dans les romans. Le romancier, en effet, s’invite et nous introduit sans vergogne dans celle de ses personnages. Comme le dit André Bleikasten, biographe de Faulkner, « l’ennui de n’être que soi peut devenir insupportable. C’est ainsi qu’on en vient à écrire des romans ». Rien à redire, l’historien lui-même s’autorise, à l’occasion, cette intrusion. Un roman « behavioriste », sans incursion dans l’intimité des protagonistes, relève de l’exploit littéraire. Le lecteur, néanmoins, se rebiffe quand l’auteur d’un roman policier à suspense nous ouvre, avant le dénouement, la conscience de l’assassin sans s’aviser que celui-ci sait qu’il est coupable et que nous devrions donc le savoir aussi – sauf à supposer qu’il a agi « inconsciemment » (auquel cas il plaidera non-coupable). Le romancier désinvolte ou maladroit nous oppose une frontière qui n’existe pas.

Banale constatation ? Insondable mystère, plutôt, et source de paradoxes. Les meilleurs esprits y succombent. Prenons la célèbre déclaration de Joseph de Maistre dans ses Considérations sur la France : « Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. » Cette phrase qui a troublé plus d’un fervent des Lumières est pourtant une bourde, une assertion qui se réfute elle-même. L’homme, Maistre l’a bel et bien rencontré, non pas à son insu mais intimement, puisque cet homme c’est lui-même s’éprouvant Savoyard et donc un peu Français et un peu Italien et même un peu Persan quand il lit Montesquieu. Et il n’y a là nulle « abstraction », nulle référence à une « espèce humaine » incluant indifféremment Maistre et Jean-Jacques Rousseau, les Français et les Persans. C’est un sujet qui « se voit » et s’éprouve le plus concrètement, humain très humain, nullement tenu d’accéder à quelque « place de Dieu » pour en être informé. Pour le coup, ce sont plutôt les catégories de Français et d’Italien qui paraissent un peu abstraites.

Surprenante irréflexion chez un auteur qui cite volontiers saint Paul et multiplie les observations mieux inspirées, par exemple sur la Constitution de 1795 qui motive son propos. On le suit volontiers quand il affirme qu’ « une constitution qui est faite pour toutes les nations, n’est faite pour aucune » ou qu’à la question « Qu’est-ce qu’une constitution ? » il répond : « Étant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent ». Voilà qui paraît fort sage, mais d’une sagesse pas très « nationale », justement ! Surpris en état de contradiction, notre homme est maintenant pris en flagrant délit d’universalisme aggravé. Maistre – horresco referens – est un homme des Lumières ! Et ce n’est pas nous qui le disons, c’est lui.

Il est vrai que les Lumières eussent été mieux inspirées de miser moins sur la « raison » et ses raisonnements et davantage sur cette capacité réflexive qui fait l’économie de toute « révélation ». A défaut, notre laïcité – ce pur « produit » des Lumières, justement – risque fort d’être considérée comme la religion (de la Raison, de la Nation ou de la République majuscules) qui aurait, provisoirement, triomphé de toutes les autres. De surcroît, la laïcité ainsi recadrée ne blesse nullement le croyant puisqu’elle laisse ouverte une question encore irrésolue : d’où « provient » le sujet ? Au produit de l’Évolution (avec la majuscule qui sied à cette divinité inavouée), on peut préférer un être à l’image de Dieu sans offenser personne. La foi, l’espérance et la charité y trouvent leur compte.

Les intermittences de l’identité

A défaut de conscience partagée, il existe pourtant des sujets collectifs, « la France » par exemple. Quand je lis à la Une du journal que « La France s’est opposée à toute intervention militaire en Irak », il me faut le prendre au sens propre. Ce n’est pas le porte-parole ou le ministre des affaires étrangères qui s’oppose, mais la France, assurément, puisqu’un ministre peut aussi bien soutenir publiquement une position qu’il désapprouve en son for intérieur.

Le sujet collectif est toutefois un sujet infirme, comme le souligne assez la grammaire. Le pronom « nous » peut s’employer comme le pronom « je », avec certains verbes (agir, décider, refuser…) mais pas tous. Le nous ne saurait « s’interroger sur son identité » - à moins que ce « nous » signifie « chacun d’entre nous ». Le nous, en somme, est privé de verbes pronominaux réflexifs, sauf dans ce style « noble » où un je dit nous et rend compte ainsi à la fois d’un sujet pluriel (un nous qui dit je) et de sa capacité à représenter une pluralité de sujets.

Cette infirmité requiert une prothèse : un quelque chose ou un quelqu’un à la fois intérieur et extérieur au nous pour le représenter mais pas nécessairement le transcender : ce peut être un simple membre du groupe revêtu d’une fonction de représentation, comme ce ministre qui nous invite (et s’invite lui-même) à réfléchir à notre identité. Si mystère il y a, il réside non dans la transcendance, mais dans cette nécessité/possibilité pour le représentant d’être à la fois dedans et dehors. Ce faisant, on simule en quelque sorte le sujet (individuel). En régime de droit divin il faut encore ouvrir la frontière pour laisser en quelque sorte le divin s’introduire dans la communauté : Sainte-Russie, fille aînée de l’Église, Gott mit uns.

On rencontre pourtant des nous – il est vrai éphémères – qui semblent affranchis de l’axiome d’incomplétude. C’est le cas d’une « ligue » de villes libres réunies, alors mêmes que leurs intérêts courants sont par ailleurs divergents, le temps d’un conflit avec les puissants qui menacent de les priver de leur seul bien commun : l’autonomie. La conférence internationale en donne un autre exemple, riche d’enseignements. Dans une conférence organisée, par exemple, pour réviser des frontières nationales disputées – une réunion pour décider ensemble de ce qui doit nous séparer – chaque négociateur représente un corps politique, une nation, et en même temps il participe à un « nous » (la conférence) motivée par un objectif précis, pour un temps limité. Cette réunion de sujets collectifs représentés est-elle-même un sujet collectif , puisqu’il délibère et décide. Un nous de circonstance et pourtant intégralement politique, puisqu’il n’a d’autre motivation : à défaut de former un corps politique, ses membres font de la politique.

Pendant la conférence en quête d’un accord, chaque représentant fait l’expérience, en quelque sorte, du point de vue de l’adversaire, sort de ses frontières, non par sympathie ou esprit évangélique, mais bien pour défendre les intérêts qu’il représente. Et si la conférence abrite au moins un traitre et quelque agent double, on imagine à quelle contorsions identitaires ces sujets-là vont devoir se livrer… On connaît aussi des conférences minées par un malentendu et qui tournent au « dîner de cons », comme ce sommet de Copenhague où certains participants (les Européens ?), se méprenant sur le jeu, les enjeux et l’identité des joueurs (des adversaires et non des partenaires), se croyaient à tort convoqués pour établir les frontières du raisonnable en matière de développement durable.

Reste à identifier ce qui distingue essentiellement ces nous éphémères des corps politiques ordinaires durablement établis dans leurs frontières et suspendus à leurs symboles. Sans doute, justement, une question de durée. A la différence d’une conférence ou d’une ligue, un corps politique, une nation, doit durer, alors même que ses membres sont pris par d’autres occupations qui les lient à d’autres « nous », à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, sollicités par tout ce constitue leur identité à l’exclusion de l’identité nationale.

La nation selon Renan, « un plébiscite de tous les jours » ? Oui, mais justement, on ne plébiscite pas tous les jours. Le nous, j’y pense et puis j’oublie. Seuls les politiques et quelques intellectuels organiques ne pensent qu’à ça, au corps politique et à ses relations internationales. Les autres, il faut périodiquement leur rafraîchir la mémoire. En période révolutionnaire, le traître est moins celui qui pactise avec l’ennemi hors les murs (le parti de l’étranger) que le citoyen à temps partiel, ennemi de l’intérieur (le parti des intermittents de la nation). La Terreur est un remède brutal contre l’amnésie.

En théorie, le totalitarisme requiert des citoyens à plein temps. En pratique, les politiques sont pris dans un dilemme. D’un côté, ils souhaitent que les citoyens leur délèguent le soin des affaires publiques dont ils entendent bien conserver le monopole entre deux élections ; de l’autre, il ne faudrait pas que les mêmes citoyens distraits par leurs affaires en arrivent à perdre de vue ce qui justifie précisément l’existence des politiques. N’en déplaise à Maistre, une Constitution à pour objet de fixer les règles de ce jeu-là – sans oublier celle qui permet d’en sortir (l’état d’exception). Et pour le reste, on connaît la chanson : lieux de mémoire, symboles en dur érigés en pense-bête et cet adjuvant remarquable, le sacré, qui imprègne tout discrètement et résiste aux outrages du temps, à l’entropie qui affecte ses supports matériels – y compris les frontières (sacrées) de la patrie.

Précisons que ces artifices ne sont pas méprisables : que celui qui se croit porteur d’une meilleure constitution la présente au suffrage. Pour leur part, les agents économiques échappent au dilemme : ils se consacrent à plein temps à la capture de notre attention et ciblent depuis quelques années une nouvelle frontière : celle de l’identité, précisément.

L’archipel des hybrides

De la carence des définitions et de la difficulté qui en résulte pour tracer la frontière du nous, on conclut un peu vite à l’inanité de ce qu’elle délimite. A l’évidence pourtant, ces objets impossibles, ces chimères, prolifèrent. On le constate singulièrement de nos jours avec la diversification des sources de l’identité, reçue, choisie (choisie par une génération, reçue par les suivantes) et, désormais, consommée : les sorciers du marketing ont bien saisi que la fièvre identitaire peut élargir et approfondir les marchés, dès lors que le produit ou la marque opère un clivage entre les have et les have not. Chez les médiologues, entre autres, la tribu « Mac » condescend à peine à fréquenter la tribu « PC ».

En même temps, les lignes bougent. Le national ne cède que pour faire place au local et au communautaire : en France, un parti « en crise » s’apprête à renforcer son hégémonie régionale, comme si la logique des idées politiques s’effaçait devant celle des territoires ; le patriotisme de club (de foot) s’accommode tant bien que mal de joueurs nés sous d’autres cieux mais naturalisés via le « mercato » (le marché des joueurs) ; la résistible dilution des frontières territoriales durcit les frontières sociales ; « le nationalisme change de monture », autant dire qu’il continue à cavaler car l’identitaire produit, comme le nucléaire, plus d’énergie pacifique que de bombes [3].

A l’image des médiasphères une source de l’identité ne succède pas à une autre en l’abolissant, elles se combinent et s’hybrident. En témoignent, les « produits ethniques » ou la « finance islamique » – la religion n’est pas un obstacle mais une opportunité.

Exposés à une offre pléthorique, les sujets font leur marché : d’où une hybridation des appartenances et des allégeances, du global humanitaire au local le plus étriqué, en passant par tous les liens éphémères ou durables que tisse une commune référence. Le métissage infini requiert sans cesse de nouvelles différenciations. Individus et groupes font un usage stratégique de leurs références identitaires [4] et des frontières qui les délimitent imparfaitement. Personne, en fait, ne souhaite se trouver « enfermé » dans une identité, mais c’est en général à partir d’une identité que l’on peut s’en affranchir, se distinguer et faire le tri.

L’Europe est peut-être à cet égard pour une fois en avance, en dépit ou à cause de ses rapports ambigus avec les frontières : sans limites extérieures avouées, elle abaisse les frontières intérieures, mais en crée aussi de nouvelles, celles de l’Euroland, par exemple, et de bien pires, comme celle qui circonscrit les « PIGS » (Portugal, Irlande, Grèce et Espagne endettés) aux yeux de l’éthique protestante. Tant bien que mal, cette Europe des subsidiarités articule le collectif selon des compromis toujours révisables : nations décidément inoxydables ; nous identitaires aspirant à l’existence politique ; regroupements plus ou moins durables selon leur motivation, entre projets d’avenir et vieilles affinités historiques, géographiques et culturelles (Flamands, Padans, Celtes...) confrontés aux nous diasporiques de l’immigration…

Les revendications identitaires témoignent d’une volonté de se singulariser dans une société présumée, à tort ou à raison, hostile ou indifférente. Le philosophe Abdennour Bidar le montre de manière convaincante à propos du port de la burqa [5]. Même le militant identitaire se distingue de ses semblables moins sensibilisés à la question ; à l’extrême, il établit volontiers des relations avec ses frères ennemis, qui ne sont pas comme lui mais pensent comme lui : xénophobes de tous les pays unissez-vous ! A l’autre extrême le militant du sans-frontières souligne à l’envie tout ce qui le sépare des imbéciles et des salauds de l’autre bord et réclame pour les sans-papiers les certificats attestant qu’ils sont légalement dedans. Dans les années 60 déjà, les pacifistes et autres anti-impérialistes se reconnaissaient à leur tenue militaire achetée dans un « surplus » américain.

On serait porté à croire que ces stratégies identitaires sont caractéristiques d’une ère post-moderne, un phénomène historique sinon hystérique : se chercher des frontières pour mieux les transgresser. Mais nous exagérons sans doute la portée du « sans précédent ». Le bricolage identitaires n’a-t-il pas commencé depuis vingt ou vingt-cinq siècles au moins en Occident, depuis que des sujets se voient comme des individus et savent qu’ils appartiennent à une humanité ? Vous voulez des débats sur l’identité ? Lisez Platon, Marc-Aurèle et les Évangiles. Et n’oubliez pas que nos forteresses identitaires assiégées (la Nation, la République…) n’affichent en comparaison que quelque deux siècles d’existence.
Seules les stratégies qui requièrent des techniques inédites – tels Internet et le numérique ou la chirurgie de pointe – sont sans précédent. Les technologies identitaires à travers les âges : vaste programme pour la médiologie. D’autant que le déploiement des réseaux n’engendre pas seulement une nouvelle forme d’identité (numérique), il ouvre aussi de nouveaux horizons aux plus anciennes. En les équipant d’instruments efficaces, il offre des liens aux communautés géographiquement dispersées et, plus généralement, instaure de nouveaux rapports entre réseaux et territoires. De même, l’identité « consommée » trouve des racines immémoriales dans le port de vêtements et autres marqueurs de l’identité – l’innovation ne réside que dans la marchandisation de ces marqueurs, obtenus contre de l’argent.

Le brouillage des frontières temporelles (un temps pour… un temps pour..) nous vaut une autre idée peu recevable : nous vivrions, dit-on, dans un « éternel présent ». A vrai dire, on n’a jamais peut-être aussi peu vécu au présent ces « dix secondes tigre » dont parle le poète Henri Michaux. S’il fallait assigner une temporalité caractéristique à notre époque, ce serait plutôt le futur immédiat du capitalisme, celui de l’innovation technique et de la spéculation financière. Il est vrai qu’un monde en réseau affecte nos repères temporels : sans « ici » il n’y a pas non plus de « maintenant ». Mais notre époque connaît pourtant aussi une diversification des temps dont l’échelle se dilate. Vers le passé, temps des racines, des identités ethniques et religieuses, et aussi de cette « inflation mémorielle » dont Emmanuel Hoog note justement qu’elle défie les capacités critiques de l’histoire (c’est l’histoire, la discipline, et non le passé qui se trouve ainsi dépassée). Vers le futur : temps des projets et des innovations à court terme ; moyen terme de la construction de nouvelles formations politiques renouant avec le plus archaïque ; futur à plus long terme de l’avenir la planète. Le présent où s’organise, difficilement, la concordance des temps n’y trouve plus son compte.

Au séminaire des Treilles, la frontière fut quasiment plébiscitée. Il y a là de quoi s’étonner si l’on considère que le médiologue lui témoigne d’ordinaire peu d’égards. Ce contrebandier transgresse volontiers les frontières entre disciplines, bouscule les distinctions entre matière et forme, effets et causes, moyens et fins… Il traite surtout avec désinvolture la frontière incertaine qui sépare le sujet des objets qu’il manipule et qui le manipulent.

À l’image de ces marqueurs identitaires qui expriment soumission et révolte, inextricablement. Vous voulez désamorcer la burqa ? Inutile de voter une loi, lancez plutôt une mode…

P.-S.

Contribution au séminaire des Treilles « Penser la frontière aujourd’hui ». Février 2010.

Notes

[1La mode philosophique soutenait naguère que le sujet n’est qu’une illusion – mais qui, alors, se trouve « illusionné » et quel crédit accorder à la sentence prononcée par une illusion de philosophe ?

[2On ne change rien en substituant au champ visuel l’aire visuelle du cerveau : aucun troisième œil n’est nécessaire pour « voir » celle-ci, ou alors on se trouve entraîné dans un processus absurde de régression à l’infini

[3Régis Debray, « Les bombes diasporiques », Médium 23.

[4Paul Soriano, « Nous les ligueurs », Médium 20-21, en particulier « Un drôle de citoyen », p.102.

[5Libre opinion parue dans Le Monde du 24 janvier 2010.

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