« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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Médium 16-17

Maîtres de l’argent

Colonisation économique

Paul Soriano, mardi 3 juin 2008

Que font les maîtres de l’argent, les argentiers [1], à tout ce qui jadis et naguère se tenait en dehors de l’argent ? Le règne de l’économisme se dessine depuis deux siècles environ : Adam Smith publie La Richesse des Nations en 1776 alors que s’ébauche la révolution industrielle, la « grande transformation ». La phase aigüe de ce processus commence dans les années 1980, quand s’organise la subordination de l’économie à la finance, la « financiarisation ».

[sommaire]

Car si l’argent et plus encore l’argent numérique affectent les relations entre les hommes, l’économisme soumis à la finance unifie et simplifie les relations entre les ordres incarnant des valeurs concurrentes (spirituelles, politiques, techniques, culturelles, esthétiques…) en les pliant à la loi d’efficience : ceci subordonnera cela. Le « polythéisme des valeurs », selon l’expression de Max Weber, a enfin trouvé son régulateur : un Dieu ni jaloux ni tonnant ni miséricordieux, au jugement duquel les œuvres ne valent que par la grâce du profit inscrit ici-bas dans la bottom line du bilan [2]. Et quand la valeur se concentre dans les « biens informationnels », un branchement direct peut être établi avec l’argent numérique. Il devient enfin envisageable de produire directement de l’argent, en coupant court dans le détour de production et sans avoir à s’encombrer d’immobilisations. La propriété des moyens de production n’est plus que qu’une formalité permettant de maximiser le fructus (les profits) via l’abusus (les plus-values de cession) et l’usus (la gestion). Toujours pieusement célébrés, les entrepreneurs ne sont plus que les auxiliaires des argentiers. Autant dire qu’il faudra déployer une énorme puissance de calcul pour traiter la démesure qu’engendrent à tous égards les opérations de la finance globale.

Hiérarchies

Jusqu’à l’époque moderne la hiérarchie des valeurs et des ordres est stable, et pas seulement dans le monde indo-européen de la « tripartition fonctionnelle » repérée par Dumézil : d’abord les prêtres, puis les rois-guerriers, puis les travailleurs, et les marchands tout en bas. Quant au négoce de l’argent, il faudrait sans doute descendre jusqu’aux intouchables pour en trouver trace. Cet ordre du monde est du reste assez flatteur pour l’ego de l’espèce si l’on considère que, de l’économique au spirituel, on grimpe du moins au plus humain. Aussi sophistiqués soient-ils, les systèmes économiques ne servent en définitive que des appétits communs à la plupart des animaux et, parmi eux, l’animal politique reste asservi aux instincts de domination comme aux comportements de meute. Seul le spirituel, pour ne pas dire le religieux, nous appartient en propre. Hélas, les trois ordres bien rangés dans la théorie s’interpénètrent dans la pratique, au risque de grandes confusions et de maux plus redoutables : le pouvoir enrichit, les papes négocient des indulgences, les différends religieux se règlent manu militari, les marchands achètent cardinaux et hommes d’État…
Néanmoins, la promotion de l’économique entraîne une radicale transmutation des valeurs qui met tout cul par-dessus tête. Est-ce à dire qu’elle nous ramène à notre condition bestiale ou qu’elle nous « naturalise » en même temps que la science confirme, génétiquement parlant, notre animalité ? Cette thèse assez déprimante est pourtant de plus en plus répandue, tant chez les adeptes un peu primaires du darwinisme social que parmi l’élite mieux éclairée des Prix Nobel. Pour leur part, et même si homo œconomicus s’apparente assez au chien de Pavlov, les économistes s’abstiennent de juger – neutralité axiologique oblige [3].

Praxéologie


L’Action humaine, publié en 1949 est l’oeuvre de l’économiste autrichien Ludwig Von Mises (1881-1973). C’est l’un des textes majeurs de la pensée libérale.

Ludwig von Mises est l’auteur d’un traité intitulé L’Action humaine, 1949 [4], traité fondateur d’une discipline appelée « praxéologie » ou science de l’action humaine et de la coopération sociale en général. La praxéologie est une science des moyens mis en œuvre pour atteindre une fin quelconque : les fins se trouvent donc exclues de cette praxéologie, ainsi que les valeurs qui les motivent. Elle est Wertfrei, étrangère aux valeurs, axiologiquement neutre. Elle élimine à vrai dire ainsi les contenus de l’action : « son mode de cognition est purement formel et général, sans référence au contenu matériel ni aux aspects particuliers du cas qui se présente ». En tant que science exacte, elle est indifférente au lieu et au temps.
Cette théorie de l’action est en fait une « théorie générale de la préférence et du choix » car « l’acte de choisir détermine toutes les décisions de l’homme ». Peu importe ce qui motive l’agent économique, plaisir, volonté de puissance, salut de son âme… seul compte le prix qu’il est disposé à payer pour exercer ses préférences. Si bien que « l’économie [est] jusqu’à maintenant la seule partie élaborée de la praxéologie ». L’économie ou plus précisément encore la catallactique (ou catallaxie), étude des échanges dont l’objet porte sur les « phénomènes de marché » et qui analyse « ces actions qui sont conduites sur la base des calculs en monnaie ». En effet, l’action est « un essai de substituer un état plus satisfaisant des choses, à un état qui l’est moins » et on appellera échange « une telle altération volontairement provoquée ». Ce qui est abandonné dans l’échange « est appelé le prix payé pour obtenir le résultat cherché. » Précisons enfin que ce raisonnement praxéologique s’estime « à l’épreuve de toute critique et de toute objection ».
On comprend bien que la prétendue neutralité axiologique revient à subordonner toutes les valeurs à la valeur d’échange (la science de l’action surplombe toutes les variétés d’actions) et… valorise à l’extrême l’échange marchand (la « catallactique ») par rapport à tous les autres types de relations et aux valeurs qui les motivent. Comme souvent, la pensée libérale montre un faible pour la tautologie (« ex post » tout choix est forcément rationnel puisque nécessairement motivé par des raisons, quelles qu’elle soient) et le raisonnement circulaire : ayant préalablement amputé sans trop de précautions l’ « action » de sa motivation, on « découvre » que tout ce qui en reste peut être analysé par la « catallactique » comme science de l’échange. On établirait aussi bien qu’un homme, abstraction faite de sa pensée et de sa vie, peut être analysé par la chimie.

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Res publica, res privata

Quand l’argent règne sur l’ensemble des transactions qui occupent les hommes, il instaure une espèce de république universelle de la valeur, que l’on peut – n’en déplaise à nos hussards noirs – déclarer « laïque » à l’égard des valeurs qui motivent les uns et les autres. Cette parfaite neutralité serait symbolisée (si l’on peut dire) par l’extrême dépouillement de la monnaie européenne qui exclut non seulement les références religieuses mais tout autant les références politiques, ethniques ou historiques : ni Dieu ni maître sur nos billets de banque, pas même un maître d’école… A une nuance près : si la monnaie est bien res publica, l’argent, lui, est res privata. Dans cette forme de démocratie, les droits de vote se trouvent donc très inégalement répartis, distribués par une main occulte pas très catholique. Il n’en reste pas moins que la monnaie devenue pur symbole sans valeur substantielle, ne devant sa crédibilité qu’à la confiance que lui accorde le public, la fortune des plus fortunés s’exprime en unités fiduciaires qui ne valent que par notre consentement.

La gestion efficiente des actifs

A vrai dire, les ordres de valeurs son moins asservis que colonisés par l’argent en ce sens qu’il les dépouille de leur pouvoir normatif dans leurs ordres respectifs (le sacré, le vrai, le beau, le juste, etc.) et les invite à valoriser leurs productions spécifiques en termes d’efficience dans les catégories que redessinent les normes comptables. De l’entreprise à la nation, de l’école au musée, de l’hôpital au club sportif, chaque formation sociale susceptible de « créer de la valeur » est soumise au nouvel impératif catégorique : la gestion efficiente de ses « actifs », terme qui, curieusement désigne aussi bien le travail (la population active) que le capital (les actifs de l’entreprise).
Il est vrai que face aux inextricables spéculations philosophiques que soulèvent les plus banales questions de valeur et de sens (« qu’est-ce qu’un chef d’œuvre ? », « pourquoi la République ? », « que vaut une existence humaine ? »…), les réponses du marché tranchent de manière simple et précise. On peut alors tout aussi bien comparer la valeur des entreprises, celle des régimes politiques ou matrimoniaux, l’offre religieuse ou les méthodes d’apprentissage de la lecture. Bon prince, on accordera que chacun détermine lui-même les « indicateurs » quantitatifs permettant de mesurer sa contribution. Voyez comment les critères de Maastricht estiment la vertu des États : le taux d’inflation d’un État membre donné ne doit pas dépasser de plus de 1,5 % celui des trois États membres présentant les meilleurs résultats en matière de stabilité des prix ; le déficit public annuel ne doit pas dépasser 3% et la dette publique 60% du PIB. Et pour ceux que rebute encore cette réduction comptable, le fourre-tout des « externalités » positives ou négatives (nuisances, chômage, droit de l’homme, « coûts émotionnels » [5]….), laisse place au discours résiduel de ce qui n’est pas encore mesurable [6]. D’où le succès de ces « suites bureautiques » qui offrent les trois instruments requis par l’évaluation : outre un tableur (pour les calculs), un traitement de texte (pour le discours) et un logiciel de présentation (pour les images).
Dans cette perspective, le gouvernement des personnes (sous la loi) s’efface devant la gouvernance des affaires (sous contrat) ; le marché de l’art tranche de manière élégante les vaines querelles de l’art contemporain ; et le pauvre comprend enfin pourquoi il l’est et comment ils peut cesser de l’être, en devenant entrepreneur de soi-même pour valoriser son capital individuel : « Jusqu’à présent, nous avions un corps… On disait même que nous avions une âme. Nous savons désormais dès le réveil que nous avons un capital. Que dis-je, nous sommes un capital » [7].

Art contemporain

« Marché de l’art » est un oxymore puisqu’une œuvre d’art n’a aucune valeur économique. Seul un Bouvard (ou un Pécuchet) frotté de marxisme peut soutenir qu’une œuvre vaut, par exemple, son coût de production. Mais c’est justement parce qu’elle est sans valeur économique qu’une œuvre est un parfait objet de spéculation financière. Le moteur de la spéculation s’appelle volatilité : plus l’écart qui peut affecter le prix d’un bien est important et plus grande la fréquence de cette variation, plus les spéculateurs avisés (initiés ?) s’enrichissent en empochant les différences, à la hausse comme à la baisse alternativement. Or, rien n’est plus volatil que le prix d’une œuvre d’art contemporain, toujours situé quelque part entre zéro et l’infini et susceptible de varier très rapidement, aux bons soins des agents spécialisés du prétendu marché de l’art.

Biens informationnels

Au prix d’une extension un peu hasardeuse de la notion d’information (aux yeux du médiologue : quelque chose qui se matérialise ou s’incarne, circule, s’accumule ou métabolise), la valeur tend de nos jours à se concentrer dans les « biens informationnels », de telle sorte qu’elle partage avec l’argent numérique le même support : nul doute que les transactions en seront facilitées…
Le phénomène se constate non seulement dans la finance informatisée, ce qui n’est pas pour nous surprendre (la valeur réduite à l’information c’est la Weltanschauung du financier), mais aussi bien dans les produits et les processus de production, le capital, et même la ressource humaine, sous forme de savoir, compétence ou « capital cognitif ».
A la bourse, la cote délivre l’information la plus synthétique sur la valeur d’une entreprise. Aux yeux d’un médiologue (entre autres), un « chartiste » est un ancien élève de l’École des Chartes, à la rigueur un militant politique anglais luttant pour le suffrage universel ; aux yeux d’un financier, c’est (tiré de chart, graphique) un boursicoteur n’opérant qu’au vu des courbes que trace l’évolution dans le temps de la valeur d’un titre. Spéculer, c’est en dernière analyse, traiter de l’information et l’on sait combien les logiciels y sont désormais sollicités. Du côté sombre de la finance, un « délit d’initié » consiste à abuser de l’information que l’on détient, au titre de ses fonctions dans une entreprise ou une institution, pour spéculer sur un titre. Quand aux crises financières, on assure qu’elles résultent d’un « manque de transparence », i.e. d’une carence d’information, notamment sur l’exposition au risque de tel ou tel acteur.
Même la fièvre immobilière ne fait guère exception à la dématérialisation de la valeur : il serait bien naïf de l’interpréter comme une réaction de bon sens populaire ou médiologique la crise des subprime montre assez l’instrumentation de cette confiance dans la pierre par les jeux de la finance spéculative. Mortgage [8] : ceci tuera cela.
Design, ingénierie et savoir-faire, brevets, marketing, marque… : la part de l’ « immatériel » dans la valeur des produits et les profits qu’ils génèrent s’accroît aux dépens de l’industriel. C’est ainsi qu’un « produit de marque » sera vendu deux, cinq ou dix fois plus cher que le produit générique, alors même que l’un et l’autre peuvent être fabriqués dans la même usine, avec les risques de contrefaçon – ce vol d’information – que l’on connaît. Autant la valeur du générique peut être rapprochée de ses coûts de production, autant celle du produit de marque est « subjective », établie au plus haut par la convergence des subjectivités sur le marché – un peu comme la cotation d’une valeur à la Bourse. Paradoxalement, le livre, cette œuvre de l’esprit pourtant, semble bien échapper pour le moment à ces changements, la « part intellectuelle » butant sur la barre des 10% du prix du livre (droits d’auteur) qui se partagent encore la rémunération de l’œuvre proprement dite et le coût des moyens techniques utilisés par l’auteur pour l’inscrire sur un support – au total, disons 5% pour l’ œuvre (le prix de l’information) et 95% pour l’ouvrage (dont 60% pour le distributeur). Seul le best-seller fait exception à cette exception. Un produit décidément archaïque à tous égards !
La croissance de la part de l’« information » se répercute évidemment sur les processus de production et de distribution : l’entreprise se recentre sur les segments « à haute valeur ajoutée informationnelle », externalise et délocalise tout le reste afin de réduire les coûts de production. Du coté de la distribution à l’âge de l’accès [9], la consommation de services et d’« expériences » de préférence à l’acquisition de produits va dans le même sens. Dans cette perspective, l’argent lui-même n’est pas seulement dématérialisé, il disparaît pour ainsi dire : toute consommation se traduit par une décrémentation automatique d’un compteur informatique mesurant ma solvabilité ; bien entendu, rien n’empêche que ce compteur soit aussi incrémenté chaque fois que je suis moi-même rémunéré pour les services que je rends, les expériences que je propose. C’est le style de vie qui s’expérimente déjà dans les univers virtuels comme Second Life.
Même évolution pour le capital de l’entreprise – déjà intangible côté passif du bilan (où se trouve comptabilisée la valeur des actions) et qui tend à le devenir côté actif aussi, avec la valorisation des actifs immatériels.
Enfin, à travers les notions de compétence, savoir faire et autre capital cognitif, c’est la ressource humaine en personne qui se trouve à son tour dématérialisée – n’en déplaise au médiologue pour qui la compétence n’est de l’information que sous forme métabolisée par un corps dans un travail de transmission. Notons que le capital cognitif devrait figurer à l’actif du bilan, à la différence du travail considéré comme un service rémunéré, une simple charge pour l’entreprise. Marx, le matérialiste, avait déjà observé en son temps que « le travail direct pris comme principe de création des valeurs d’usage disparaît ou du moins se trouve réduit quantitativement et qualitativement à un rôle certes indispensable, mais subalterne au regard du travail scientifique en général, de l’application technologique des sciences naturelles, et de la force productive générale issue de l’organisation sociale de l’ensemble de la production » [10]. D’où un intéressant conflit de propriété potentiel entre l’entreprise et le travailleur, d’autant que la compétence de ce dernier peut avoir été acquise dans l’exercice de ses fonctions, individuellement ou en interaction avec ses collègues : c’est une « externalité positive » bénéficiant gratuitement au travailleur, au contraire de la plus-value qu’il abandonne à l’entreprise selon Marx.

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Le miel et le pollen : la valeur libérée ?

De leur côté, les adeptes de l’ « économie du gratuit » et ceux que nous appellerons les « butineurs de la valeur » attachent le plus grand prix à la libre circulation de l’information, véhicule le plus « naturel » de la publicité et, partant, du commerce. Le cas des journaux dits gratuits est devenu banal à cet égard. Cette thèse conduit également à contester une appropriation de l’information susceptible d’interrompre le processus de création de valeur – à contrepied de la privatisation forcenée des biens informationnels, notamment par le dépôt de brevets parfois extravagants.
Google ouvre gratuitement à ses usagers un véritable espace public où les chalands expriment eux-mêmes, en temps utile, les « besoins » que manifestent leurs recherches sur Internet – ce qui a du reste valu à l’entreprise californienne un procès intentés par des journaux belges qui entendaient faire valoir leurs droits de propriété sur les informations qu’ils produisent. De même avec les sites communautaires dont les propriétaires (News Corps pour MySpace.com, Google encore pour YouTube.com) prennent bien soin d’en ménager le statut d’espaces publics. Dans la même perspective, la publicité doit éviter d’interrompre le spectacle à l’encontre des coupures de pub à la télévision. Les prothèses mobiles dont chacun de nous est ou sera équipé (ordinateur portable, téléphone mobile, demain les RFID [11] implantés, etc.) permettent de la même façon d’accompagner le chaland dans ses déplacements.

« Le miel et le pollen » est une autre fable des abeilles (après celle de Mandeville) qui permet de saisir le changement qui affecte la conception de la valeur. Un producteur de miel met en œuvre des moyens techniques (la ruche), ses propres compétences et un détournement des compétences des abeilles, persuadées de travailler à leur compte sur la flore (aliénées). Si les droits de propriété sur la ruche ne soulève pas de difficultés, ceux qui portent sur les abeilles sont problématiques, puisque c’est du libre affairement des insectes que notre homme tire toute sa richesse. S’il lui prenait fantaisie d’introduire un peu de discipline dans l’existence de « ses » ouvrières, en faisant valoir ses droits de propriétaire, il s’aviserait très vite de sa bévue. De surcroît, il porterait atteinte à un « bien public », la pollinisation, qui nourrit non seulement le producteur et les abeilles mais aussi toutes sortes de processus naturels (les experts estiment que la production de 35 % de la nourriture des hommes dépendent de la pollinisation). On pourrait écrire la même fable en changeant décor et personnages : substituer un éditeur (ou un rédacteur en chef) au producteur de miel et « ses » auteurs aux abeilles. Faute de pouvoir acquérir pleine propriété sur les personnes (l’esclavage étant un peu partout aboli), il pourrait les persuader de renoncer à leur vie dissipée pour s’engager contractuellement à produire du texte 35 heures par semaine…

Moralité : l’économie traditionnelle comme la fabrique de miel implante ses dispositifs de production artificiels sur des processus sociaux et naturels à l’origine de toute valeur, au risque de les perturber. Dans la néo-économie on s’inspire plutôt de la libre pollinisation par les libres abeilles, on conteste l’interruption de la vie par le travail… La plupart des innovations managériales se situent du reste dans cette perspective, jusqu’à « libérer » les travailleurs de leurs contrats et contraintes pour les laisser librement exprimer leur créativité, et quitte à contester l’interruption du travail par la vie… Encore faut-il équiper les collaborateurs (ou les consommateurs, c’est tout comme) de capteurs ad hoc. Observons que ce dispositif a été ébauché par Henry Ford ; on sait qu’il entendait verser des salaires élevés à ses ouvriers pour qu’ils puissent s’offrir le fameux « modèle T » : du coup, le travailleur ne quitte l’usine (propriété d’Henry Ford) que pour s’engouffrer dans une voiture Ford (propriété du travailleur) dont il fait, gratuitement, la publicité.
Mais s’il est clair que le néo-capitalisme est en passe d’établir de nouveaux rapports « révolutionnaires » avec la propriété, ce n’est, en définitive que pour favoriser l’appropriation finale de la valeur, fut-elle virtuelle (exprimée en unités d’argent électronique), mais toujours convertible en biens pour ses heureux détenteurs. Si l’on considère les trois dimensions de la propriété selon le droit romain, toujours en vigueur dans notre droit civil, on constate une subordination de l’usus (l’usage ou la gestion du bien possédé) et de l’abusus (la vente, l’aliénation du bien) au fructus qui comprend à la fois la rémunération du capital investi et la plus value à la revente de l’actif. La propriété éphémère devient un simple moyen, une étape dans la production de valeur. L’idéal est de pouvoir seulement emprunter en quelque sorte l’actif pour bénéficier de surcroît d’un effet de levier : un fonds d’investissement en « LBO » (Leverage Buy Out) emprunte à 5% pour investir le montant emprunté à 15% et revendre l’actif avec une plus-value. Mieux : on empoche la plus-value sans jamais voir ou toucher l’actif qui devient le simple support d’une différence (ou différance, avec règlement différé) : c’est exactement ainsi que procèdent depuis longtemps les spéculateurs sur les marchés du pétrole, des matières premières ou des produits alimentaires.
Des diverses façons de faire de l’argent - le travail et l’épargne, l’exploitation d’un capital productif ou la fabrique de l’argent – la dernière est de toute évidence la plus « dynamique » et la plus appréciée par les argentiers avertis. A leurs yeux, la propriété n’est plus qu’une formalité, les entrepreneurs des agents d’exécution et les travailleurs une variable d’ajustement.

Mesure de la démesure

Si le règne de l’argent s’ébauche en même temps que celui des Lumières (coïncidence ?), il patiente donc jusqu’aux années 1980 pour prétendre à la pleine souveraineté. L’avidité et l’ingénierie financière dopée par l’informatique et gavée par le crédit facile feront le reste.
Le terme « financiarisation » désigne le développement à la fois extensif et intensif de la sphère financière. Si elle s’étend dans l’espace, dans le temps et dans le champ de la valeur (par la diversification des biens représentés par des titres), l’extraction de la valeur s’intensifie par le recours à toutes sortes d’instruments financiers plus ou moins spéculatifs, notamment les titres de titres – dont les sous-jacents ne sont plus des actifs réels, mais d’autres titres. Certains de ces instruments permettent à des agents, acheteurs de protection, de s’affranchir du risque en le transférant à d’autres, vendeurs de protection, moyennant rémunération. De manière plus polémique ou plus réaliste, financiarisation désigne aussi la conquête du pouvoir par les financiers et la soumission à leur loi de tous les producteurs de ces valeurs que les financiers se chargent d’extraire, d’accumuler et de manipuler à nos risques et périls.
Vingt ans après, c’est un peu court pour dresser le bilan détaillé des profits et des pertes, mais on perçoit assez bien les grands traits du règne de l’argent distillé par les argentiers. Nous en avons repéré cinq : abstraction, intégration, concentration, complexité, démesure, dont l’agent numérique est l’instrument à la fois docile et retors.

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Abstraction, intégration, concentration, complexité…

La finance globale tire parti de la capacité d’abstraction de l’argent portée à l’extrême par l’argent numérique. Le terme même de « délocalisation » témoigne assez de l’indifférence aux territoires qui accueillent l’économie réelle. De ce point de vue, la « chaîne de valeur » à quoi se réduit une activité économique quelconque se décompose en éléments susceptibles d’être localisés là où (et aussi longtemps que) cet élément sera traité de la manière la plus efficiente. La finance permet de détenir ainsi des droits de propriété sur des actifs situés n’importe où dans le monde, ignorant tout de leur localisation, sauf si cette dernière est susceptible d’en affecter la valeur. L’économie se réduit ainsi à l’échange de créances et de dettes, à des calculs portant sur des valeurs estimées dans un temps lui-même totalement abstrait, bien différent du temps de la croissance organique, propre aux biens réels.

Abstraction ?

« Un produit dérivé est d’abord un contrat, conclu à un moment donné, pour une exécution dérivée, et dont le résultat est variable suivant des données externes. On l’appelle “dérivé” parce que son exécution dépend de la valeur d’une quantité externe, taux d’intérêt, taux de change, valeur d’une action, prix du baril de pétrole, voire température ou pluviométrie, quantité appelée le “sous-jacent” du produit dérivé » (André Lévy-Lang, L’argent, la finance et le risque, Odile Jacob, 2006).

De surcroît, la finance entend désormais constater et récupérer ses profits au plus tôt : d’où le « court-termisme » de l’économie financiarisée aggravé par les normes comptables et les technologies de l’information qui autorisent l’évaluation en continu (voir l’argent numérique).
L’intégration économique est parachevée par la mise en réseau d’un support homogène de l’argent : l’information. C’est ainsi que la défaillance des plus pauvres parmi les détenteurs de crédits immobiliers américains finit par causer des pertes substantielles à des banques suisses, allemandes, françaises et même chinoises.
L’intégration favorise la concentration de richesses déjà entreprise par l’argent analogique, richesses désormais « virtuelles ».

Concentration ?

En 2007, mille citoyens milliardaires en dollars détiennent à eux seuls plus de quatre mille milliards de suffrages.

La concentration physique induit la centralisation (du pouvoir), cette « hypercentralisation » dont on a souligné ce qu’elle doit au réseau, lequel n’est pas en soi, comme on l’affirme sans cesse complaisamment contre toute évidence, un facteur d’autonomie ; il peut aussi bien servir les stratégies et les organisations « oligopolistiques ». Du fait, dans notre économie en réseau, quelques très grandes entreprises constituées par fusions-acquisitions dominent les principaux marchés nationaux, continentaux, voire mondiaux, dans presque tous les secteurs d’activité
On sait que l’argent et la finance numériques se prêtent à la mise en œuvre de modèles mathématiques dont la complexité défie parfois l’entendement de leurs, a fortiori celui des dirigeants de banques et des régulateurs censés en contrôler l’usage.

Complexité ?

Les élèves qui suivent le mastère « Probabilités et finances » de Paris-VI doivent s’accrocher. « J’ai eu du mal au début, j’ai dû y consacrer beaucoup plus de temps que pour n’importe quel autre cours », avoue un Polytechnicien qui achève ses études à la London School of Economics de Londres, « un quart des élèves décrochent au début ». Le Monde, 16/5/06.

Le sinistre subi par la Société générale en janvier 2008 illustre ce point de manière canonique : selon la version encore officielle de l’affaire, un jeune trader a pu mettre en œuvre pendant au moins un an sa propre entreprise de trading au cœur même de la salle des marchés d’un établissement réputé, déjouant les contrôles internes et, du même coup, ceux des autorités externes de supervision. Certains analystes estiment que l’intéressé a même réussi à affoler la banque centrale des Etats-Unis : la Fed, en effet a abaissé en catastrophe son taux directeur face à l’effondrement des marchés auquel auraient contribué les ventes massives effectuées par la direction de la banque pour liquider les positions prises par son trader. Si cela est avéré, on aurait là une illustration parfaite de ce qu’on appelle le « risque systémique » au sein d’un réseau qui établit une improbable relation entre deux acteurs aussi éloignés à tous égards que Jérôme Kerviel et Ben Bernanke, président de la Fed.
Or on sait que la pertinence de ces modèles s’effondre en cas de crise face aux comportements irrationnels de panique, quand les actifs les mieux notés ne trouvent tout simplement plus d’acheteur sur aucun marché. Cette complexité fonde néanmoins le pouvoir (réel) et la maîtrise (présumée) des experts et des financiers. En même temps, et en dépit de l’intégration des systèmes, l’expertise engendre des cloisonnements (un autre paradoxe du « monde en réseau ») qui font échec aux contrôles et diluent les responsabilités.
Chacune de ces traits nourrit enfin la démesure, sans doute la caractéristique la plus spectaculaire de la finance globale : démesure des transactions, du crédit, des dettes, des bulles financières, des revenus, des patrimoines, des inégalités…

Démesure ?

Un trader américain à empoché trois milliards de dollars de bonus en 2007, ayant eu la bonne fortune de spéculer sur la baisse des actifs responsables de la crise. Trois milliards, c’est 200 fois la rémunération d’un patron de banque à la française qui dépasse à peine 10 millions (d’euros).

Une disproportion croissante affecte les nombres qui évaluent l’économie financière, comparés à deux qui mesurent l’activité réelle. En rapports de volume, l’économie financière ressemble à une montgolfière dont la nacelle habitée serait l’économie réelle.
Tous ces processus empruntent sa virulence à l’argent numérique, mais le zèle médiologique ne doit pas nous induire à exagérer les responsabilités de la technique dans les phénomènes associés à la finance globale. Certes, chaque crise périodique semble mettre en évidence de nouveaux types de risques engendrés par de nouveaux instruments financiers faisant mobilisant de nouvelles techniques. Mais l’histoire de ces crises révèle de remarquables similitudes dans leur déroulement. Si les technologies de l’information ont pu produire les effets ici décrits, c’est aussi parce que les puissances économiques l’ont voulu et, surtout, parce que les politiques l’ont permis, que ce soit par l’ouverture des frontières ou la déréglementation, la politique monétaire ou l’ouverture des vannes du crédit.

Singulière mondialisation « ultralibérale » dont chacun des traits devrait exaspérer les disciples de Bastiat, Mises et Hayek. Singulière « économie de marché » dont la spéculation dérègle délibérément les mécanismes de formation des prix. Singulier « socialisme de marché » qui laisse sans voix les socialistes…
Il est temps de quitter la scène pour explorer les coulisses où se trament, on l’espère, maints complots.

Notes

[1Argentier ici : du latin argentarius, qui fait le commerce de l’argent, ou encore (Littré) : terme de bourse, celui qui procure de l’argent aux spéculateurs. A ne pas confondre avec le grand argentier, surintendant des Finances ou, de nos jours et familièrement, le ministre des Finances, ni avec ce meuble ou l’on range l’argenterie…

[2Voir Maurice Sachot, Libéralisme et christianisme, Medium 15.

[3Il est vrai qu’il n’ont pas droit à un vrai Prix Nobel, seulement au « prix spécial décerné par la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel ».

[4L’économiste libéral Ludwig Von Mises (1881-1973) est un membre éminent de l’École autrichienne d’économie. Il fut le professeur de Friedrich Hayek (1899-1992) figure majeure du libéralisme contemporain et de Murray Rothbard (1926-1995), théoricien de l’anarcho-capitalisme. L’Action humaine a été publié en 1949. La traduction française aux PUF (1985) porte sur la 3e édition de l’ouvrage (Human Action : A Treatise on Economics) publié en anglais par l’Université de Yale. Elle est accessible sur Internet.

[5Voir ce mot dans notre Dictionnaire des idées revues (glossaire).

[6Voir l’article de Pierre d’Huy sur le tableur Excel.

[7François Taillandier, Ce monde-là. Dictionnaire personnel de l’époque, Flammarion, 2008.

[8Mortgage (hypothèque), du français mort-gage : le créancier perçoit en guise d’intérêt les revenus de la propriété de l’emprunteur donnée en gage. (D’après le Trésor de la langue française).

[9Jérémy Rifkin, L’Age de l’accès, La Découverte, 2000.

[10Marx, trad. Rubel, Vol. II. de l’édition de la Pléiade, p. 301.

[11RFID : radio frequency identification. RFID tags : radio étiquettes.

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