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Rythmes

Métronomes

Paul Soriano, jeudi 8 février 2018

Le rythme est un puissant moteur, un médium total : il communique un mouvement à un sujet, dont il captive le corps, l’âme et même l’esprit, quand se conjuguent parole et musique.

Le rythme vous possède, littéralement et seul un autre rythme peut l’exorciser. Mais c’est surtout un médium « social », qui fait du même sujet possédé un métronome pour les autres. Le rythme fait d’une masse un mouvement et d’un tas un tout, un « nous » éphémère ou durable qu’il mobilise et synchronise, un seul corps collectif qui se meut et s’émeut, s’exprime et pense de concert.

Les philosophes qui disputent en vain sur les rapports entre le corps et l’âme, ou l’esprit, devraient plus souvent danser.

Le rythme joue sur tout le clavier des émotions : il excite jusqu’à l’hystérie et il calme jusqu’à l’hébétement, il inquiète et il rassure, il réjouit et il attriste, il aliène celui qui marche au pas, et il libère celui qui improvise un pas de danse. Symptôme d’une pathologie, comme dans les mouvements compulsifs, il peut aussi la soigner. Bref, c’est un pharmakon, poison et remède.

Le rythme secourt la mémoire. On mémorise mieux la poésie, rythmée, que la prose qui l’est moins. On chante la table de multiplication, les slogans dans les manifs, et même le syllogisme. À défaut de persuader directement, il prédispose à la persuasion : priez, priez en cadence, et vous croirez ; au temple, chantez, dansez ensemble et vous serez confirmé dans la foi.

Car si le rythme ne communique aucun message, il informe à sa manière : on « communique » un mouvement comme une information. En s’hybridant avec le sens, il produit un médium de synthèse redoutablement efficace : paroles et musique conjuguent alors leurs effets, produisant toutes sortes de compositions à la fois stimulantes et significatives, de la chansonnette aux discours qui vous font marcher, au sens propre comme au sens figuré, en passant par les chants militaires et patriotiques… La rhétorique doit plus à l’ordre du discours, à son mouvement, à sa musique (le médium), qu’à la sémantique (le message). Le geste (un mouvement qui a du sens) et le phrasé scandent la parole pour mieux pénétrer les esprits que le rythme semble désarmer.

Voyez tout ce que produit l’anaphore (« Moi président »), par exemple. Elle communique de l’énergie et de la majesté, sidère l’interlocuteur qu’elle entraîne dans une espèce de danse parlée –mortelle lors d’un duel oratoire. En même temps, elle suggère la cohérence du propos et l’imprime dans la mémoire ; la répétition d’une assertion, même fausse ou non encore vérifiée l’avère.

Le rythme, c’est « de l’ordre dans le mouvement » dit Platon. Dans toutes sortes de « mouvements » à vrai dire, physique ou biologique, social ou culturel, artistique, politique et même intellectuel. Mouvements de foule, mouvements de troupes, mieux réglés, mouvements en marche, toujours, et d’une marche qui n’est jamais erratique, même chez les anars.

Travailler, faire la révolution, la guerre, l’amour, la fête ou la conversation, dire et faire des choses ensemble, requiert toujours un métronome, tout comme les transports en commun (sens propre et sens figuré). Anecdote : le recueil d’horaires des chemins de fer est publié pour la première fois par un certain Chaix (1807-1865) qui se prénomme… Napoléon. Bel exemple de prédestination.

Dans le temps long, l’Histoire est scandée par les périodes (adagio), et les époques (agitato). Au jour le jour, les rythmes sociaux, plus ou moins calés sur les rythmes du corps et de la nature. Au Moyen-Âge, la journée est redécoupée selon les « heures canoniales » de l’Eglise, sonnées par les cloches (matines, laudes, prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies). De nos jours, ces rythmes sociaux s’inscrivent dans nos agendas et, désormais, dans nos smartphones. Il s’articulent plus ou moins harmonieusement avec les rythmes des institutions, les rythmes scolaires, ceux des médias ou de la République : du septennat au quinquennat, on change plus qu’un article de la Constitution, la partition nationale.

Et enfin, le rythme affecte aussi l’espace, « l’ordre dans le mouvement » devient alors le mouvement dans la forme, en quelque sorte, l’illusion du mouvement, comme en architecture. Structurés par et pour le rythme, certains lieux rythment en retour les activités rituelles qui s’y déroulent… le rythme se trouve matérialisé.

L’Église médiévale offre sans doute l’exemple le plus accompli d’articulation de rythmes inscrits dans le temps (le comput ecclésiastique précède tous les computers), l’espace et la pierre, L’Église institution (« É » majuscule) et l’église bâtiment. Du narthex au chœur en parcourant la nef et retour en procession, du clocher aux récits imagés dans la pierre, une église est un métronome sophistiqué, intra et extra-muros, aussi loin que porte les son des cloches. Ce télégraphe sonore, relayé dans chaque foyer par le calendrier liturgique (et les heures canoniales pour le clergé) et le calendrier tout court (chaque jour honore un saint), précède de beaucoup dans nos contrées [1] le télégraphe optique et républicain (1794) et résiste victorieusement au calendrier révolutionnaire. Un édifice, les œuvres qu’il affiche, les mouvements du corps, de l’âme et de l’esprit qu’il suscite et organise en ses murs, la musique et les paroles qu’il héberge et qu’il inspire : paraphrasant Panofsky (Architecture gothique et pensée scolastique, 1951), on dira que la cathédrale, le rite, le chant grégorien et la philosophie scolastique observent et communiquent le même rythme « médiéval » - imagé par l’Angélus de Millet ?

Les autres sites du rythme, politiques, économiques ou culturels, font un peu rudimentaire, comparés à cette perfection disparue. Ceci tuera cela : la montre a tué l’horloge de l’église, avant d’être elle-même tuée par le processeur et son « horloge interne » qui pulse en gigahertz au cœur de nos existences numériques.

Notes

[1Les signaux de fumée des Indiens et des Chinois peuvent sans doute revendiquer l’antériorité, par rapport à ceux de l’Église, lors d’une élection papale.