« Les citations dans mon travail sont comme des voleurs de grands chemins qui surgissent en armes et dépouillent le promeneur de ses convictions » (Walter Benjamin)

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Nous, le réseau ?

Paul Soriano, vendredi 2 mars 2012

Avec le « wiki », les blogs et, désormais, les réseaux sociaux en ligne, le savoir et le pouvoir de tout un chacun bousculent les médiations établies et défient les corporations qui font autorité. Après le savant, le journaliste, le médecin, à qui le tour ? Le juge, l’avocat, le banquier ? Et le politique ? Insurrections 2.0 ? On peut toujours rêver.

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Les sites du pouvoir

La langue commune rend compte de l’intrication des techniques et des institutions au sein des médiations sociales. La « presse », c’est d’abord un outil ou une machine, avant de signifier une institution, ses entreprises, ses professions et ses valeurs sacrées. Même chose pour la télévision qui signifie bien autre chose que le téléviseur. En politique, les bâtiments, palais et autres lieux désignent couramment le pouvoir. Le Capitole, proche comme on sait de la roche tarpéienne, Matignon et l’Élysée, la Maison Blanche et le Pentagone ou le Kremlin. Autant d’exemples qui témoignent de caractéristiques du pouvoir : territorialisation, concentration, spécialisation, permanence : on n’entre pas comme dans un moulin dans ces palais qui ne dont pas de verre.

Les temps forts affectent la localisation du pouvoir ; Versailles retourne à Paris, Bonn à Berlin et, de nos jours, l’actualité politique arpente régulièrement la place Tahrir. En Israël, le mouvement populaire (surgeon des soulèvement arabes ?) prend le nom de « révolte des tentes ». A contrario, l’utopie est un non-lieu. Et pourtant, lors des événements du « printemps arabe », des manifestants affichaient le nom d’un site insituable : Facebook.

Ces insurrections d’un autre type, dénommées faute de mieux « insurrections 2.0 », viennent à vrai dire enrichir une liste déjà longue de médiations sociales plus ou moins ébranlées par les nouveaux dispositifs socio-techniques ouverts aux initiatives de citoyens : web, web 2.0 (la blogosphère), réseaux communautaires, réseaux sociaux en ligne…

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Les intermittences de la fraternité

Les médiations politiques peinent à se faire oublier. Entre la volonté du citoyen, les idées qui la motivent, et la décision s’interposent non seulement des dispositifs proprement politiques (les institutions, l’appareil d’État, les partis et leurs militants…) mais encore les médiateurs de l’opinion, les « médias » comme on les appelle justement. Démocraties et dictatures diffèrent à bien des égards, c’est entendu. Les premières jouissent de conquêtes chèrement acquises telles l’État de droit, le suffrage universel, la liberté des médias, le pluralisme des partis, etc. Mais pour ce qui est d’entendre et pas seulement de recueillir la voix du citoyen, les différences sont moins éclatantes. C’est pourquoi les leçons encore incertaines des insurrections 2.0 s’adressent également à nous.

En dictature, le citoyen est absenté ; en démocratie, il travaille à temps partiel, intermittent de la politique, avec ses moments fraternité, comme dit Régis Debray. La nation, on la plébiscite tous les jours mais implicitement, sans donner de la voix et il est bien naturel que nos délégués s’occupent à notre place des affaires publiques puisque l’État c’est nous. Outre que la mobilisation permanente a laissé quelques souvenirs douloureux, le citoyen, avouons-le, n’est pas mécontent d’être dispensé de politique. Il peut ainsi sacrifier à d’autres occupations tout aussi gratifiantes et mieux rémunérées dont certaines, mondialisation oblige, s’organisent du reste par-dessus les frontières en relation avec d’autres citoyens à temps partiel. Ce qui ne fait pas de vous un traitre pour autant.

Grâce aux médias modernes nous sommes de surcroît tenus en permanence informés. D’un autre côté, les anciens médias s’étaient arrogé un véritable monopole d’accès à l’expression publique. Que l’on soit simple citoyen, intellectuel patenté, PDG, chef de parti ou même président de la République, il fallait en passer par eux pour être entendu. Certes, le monopole d’accès n’entraîne pas celui de l’expression : en principe, les médias ne prennent la parole que pour la donner, quitte à se réserver le dernier mot. Mais naguère encore, ils réglaient les horloges de l’attention (le « 20 heures » à la télévision) tout en dictant la mise en forme du message, parole et image. « La réussite médiatique vaut pour certificat d’aptitude professionnelle » : la formule de Régis Debray a le mérite de rappeler au passage la professionnalisation de l’activité politique, autant dire l’exercice d’une compétence dont serait dépourvu le citoyen ordinaire.

Le quatrième pouvoir serait-il pour autant devenu subrepticement le premier ? Ce n’est pas si simple. Le politique peut toujours espérer mettre au pas les journalistes en activant un autre monopole, celui de l’État sur la violence légitime, mais ces procédés offensent la démocratie où la légitimité doit être légalement sanctionnée. Si l’existence d’un vaste secteur public de l’audiovisuel offre une tentation permanente au pouvoir en place, d’autres modes d’influences plus subtils se dessinent lorsque d’autres protagonistes, les oligarchies économiques et financières, entrent dans la partie. On sait que de grands capitaines d’industrie et autres barons de la finance exercent volontiers leur esprit d’entreprise dans le secteur des médias.

Une récente affaire survenue outre-Manche dans une démocratie exemplaire suggère que le soutien d’un patron de presse à un parti peut se révéler encombrant. Ailleurs, un autre parti espèrera tirer profit de ses connivences idéologiques ou de moins honorables avec des journalistes, influenceurs influencés : hélas, les résultats des élections (en France par exemple, sous la Quatrième et la Cinquième) montrent que ces espérances son souvent déçues. Si même un Berlusconi, à la fois politicien, grand communicateur, patron d’entreprises médiatiques et financier finit par perdre la main, à quoi se fier ? Quant à l’affaire Murdoch, elle peut se lire comme un traité de médiologie appliquée. À quoi bon détenir tous les atouts quand le jeu se trouve démodé ?

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Le pouvoir de tout un chacun

Après le web 2.0 et les sites communautaires, les réseaux sociaux en ligne (dernière en date des appellations contrôlées, que nous abrègerons en RSL) défient l’une après l’autre les médiations établies entre le peuple et le savoir ou le pouvoir. Encore faut-il aussitôt nuancer cette affirmation : on ne sache pas que les oligarchies économiques et financières en soient gravement affectées à ce jour. Ajoutons que si les médiations établies sont remises en cause, le principe de médiation, lui, n’en est que renforcé. Tout comme la « presse », le « réseau » désigne des réalités à la fois techniques, industrielles, économiques et sociales. Quant aux médiations institutionnelles, elles tendent plutôt à se complexifier dans de nouveaux rapports de force où les puissances d’ancien régime (médiologique) réagissent, stratégiquement, à ce qui compromet leur emprise.

Au commencement était Wikipédia. Cette encyclopédie collaborative en ligne offense la corporation des détenteurs officiels du savoir, mais ne les exclut nullement : il ne s’agit pas de réfuter l’expertise mais d’en démocratiser en quelque sorte l’expression. Le médiologue diplômé pourra toujours corriger les bourdes qu’il croit repérer dans l’article qui traite de médiologie. Mais le produit lui-même (l’encyclopédie) importe moins que le processus de production. Tiré du nom du logiciel utilisé par le site Wikipédia, l’effet wiki se réfère plus généralement à tout dispositif collaboratif où le savoir, les capacités et les initiatives de tout un chacun peuvent s’agréger dans un réseau social en ligne. Le mot anglais empowerment rend bien compte de ces « capacités augmentées » dont les applications se multiplient, de l’entreprise à la scène politique en passant pour tous les domaines de la vie sociale et professionnelle.

L’effet wiki ou le savoir, la sagesse, le pouvoir de la foule ? Le terme est mal venu : une foule ne saurait produire ni savoir, ni sagesse ni pouvoir, tout au plus de la masse et de l’énergie, le plus souvent destructrice. En attendant mieux, le terme « tout un chacun » serait plus approprié. Au demeurant, les masses tellement sollicitées par la politique au XXe siècle sont absentes des réseaux sociaux en ligne. Même sur la place publique où fusionne le groupe, le manifestant armé d’un smartphone redevient un individu, un opérateur toujours un peu distancié. Observant les manifestations de la révolte des tentes, l’écrivain et cinéaste israélien Etgar Keret constate : « Ces gens de tous les horizons échangent beaucoup, on trouve des experts de tous les sujets [1]. ». Avec l’effet wiki, les nouvelles technologies de l’information ne stimulent pas seulement les flux de la communication, mais nourrissent aussi bien les « stocks » de la transmission : l’accumulation et la maintenance d’un savoir dans le cas de Wikipédia - un objet culturel susceptible de progrès continu – dont les pages « discussion » offrent par ailleurs un exemple de délibération en ligne (rudimentaire).

Le web 2.0, ses blogueurs et ses acteurs de terrains équipés de terminaux d’accès à la Toile, s’attaquent ensuite à un monopole autrement stratégique, celui que détenaient les médias, on l’a vu, à l’intersection du savoir (de l’information) et du pouvoir. Dans la nouvelle médiasphère, tout un chacun accède à un système technique ouvert, l’Internet, bien différent de l’appareil industriel opéré par les seules entreprises de médias pour fabriquer et diffuser leurs productions. Si bien que rien ne permet de distinguer matériellement le blogueur du journaliste, l’un et l’autre affairé devant son écran-clavier : de là à s’interroger sur ce qui les distingue sur d’autres plans… En tout cas, le nombre de cartes de presse distribuées en France a diminué pour la première fois l’an dernier, après avoir triplé entre 1975 et 2010.

Jusqu’en 2010 aussi, on pouvait encore douter de l’impact politique des RSL. Depuis, le doute est levé, même si l’histoire, une fois de plus, en prend à son aise : une précédente vague de révolutions programmées dans l’Allemagne industrielle surgit dans la Russie d’ancien régime ; cette fois-ci, les insurrections orientales 2.0 précèdent et inspirent, en mode mineur, les indignations occidentales 2.0.

Dans des sociétés privées d’espace public institutionnel, on découvre que les RSL offrent une agora de substitution. L’articulation entre cet espace virtuel et la place publique où se déroule physiquement l’insurrection est bien symbolisée par ce manifestant armé d’un téléphone mobile à caméra dont les images seront peut-être diffusées sur le réseau et reprises en boucle par les médias traditionnels. La révolte a trouvé sa figure historique : Gavroche connecté. Quant à nous qui jouissons pourtant de médiations démocratiques proposées en modèle aux insurgés, nous voilà saisis d’un doute : exposés à l’ « effet diligence [2] » qui consiste ici à plaquer de nouveaux dispositifs démocratiques sur des institutions d’un autre âge au lieu de les révolutionner, ne serions-nous pas en retard sur ces pionniers ?

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Ce qui ne les tue pas les rend plus fort

Les médiateurs de l’information et du pouvoir ne se contentent pas de résister ; ils inscrivent la menace dans leurs propres stratégies et les plus avisés font en sorte d’enrôler l’internaute. Il ne suffit pas de capter son attention, de l’influencer, de le convaincre, de le contraindre, on peut aussi employer utilement ses capacités et ses initiatives. À ce jeu, les médias se montrent plus performants que les politiques, mais les acteurs de l’économie et les sorciers du marketing ne sont pas en reste.

Mais d’abord, résister : discours sur les dangers de l’Internet repaire de nazis pédophiles incultes aux ordres de big brother, mises en gardes contre le « populisme en ligne », projets de « régulation » destinées à « civiliser l’Internet »… Fondées et légitimes quand elles se préoccupent de la protection de la vie privée, défendent les droits d’auteurs ou dénoncent de dangereux extrémismes, ces réactions dissimulent mal des motivations moins désintéressées pour protéger la rente, d’argent et de pouvoir.

Passons sur quelques indignations corporatistes sans lendemain contre Wikipédia. Il y a longtemps déjà que les intellectuels ont rendu les armes aux nouvelles cléricatures. Pour les médias, l’enjeu est plus considérable. À l’évidence, ils contre-attaquent avec un certain succès, même si les plus faibles ou les moins mobiles sont sacrifiés. Il suffit pour s’en convaincre de considérer le hit-parade des sites Internet les plus fréquentés où les grands médias ne sont pas les derniers. La stratégie se précise avec l’ouverture d’espaces d’expression destinés aux blogueurs, dont certains du reste sont des journalistes : ils y goûtent la liberté de ton propre à ce support peu guindé et y gagnent en prime un brevet de branchitude. Les autres sont en quelque sorte des supplétifs bénévoles, à la différence des premiers dont les compétences sont rémunérées. Les médias diffusent par ailleurs volontiers les contenus produits par tout un chacun équipé d’une caméra portable sur les lieux de l’événement. Enfin les plus audacieux journalistes s’émancipent du pouvoir entrepreneurial et financier en créant leur propre site [3], en d’autres termes une entreprise, laquelle, en cas de succès, devra bien trouver les ressources financières nécessaires à son développement. À moins qu’elle ne se vende avec profit à une autre entreprise de médias et la boucle sera bouclée.

Aux professionnels de la politique, le médium Internet apporte de la même façon des menaces et des opportunités. D’un côté, ils peuvent espérer s’affranchir des médias en accédant directement aux électeurs tout en protégeant leur propre monopole, celui que détiennent les partis pour désigner les candidats crédibles aux élections de quelque importance. De l’autre, ils peuvent craindre que le succès même de cette entreprise suggère au citoyen des idées de démocratie participative ou pire, de démocratie directe.

Institutions et partis politiques suivent donc, avec un temps de retard et pas toujours adroitement, les innovations socio-techniques : le site, le blog et désormais le réseau social. En visitant ceux que deux grands partis de la scène politique française ont mis en ligne, on repense à l’effet diligence. « Notre Internet n’est pas le leur »… et vice versa, ajouterait Pierre Dac : les auteurs de ce slogan réversible ne se sont sans doute pas avisés du caractère soit inquiétant soit naïf (plutôt naïf) de cette appropriation.

Mais la médiation capitale reste l’appareil d’État dont la conquête et la conservation est l’enjeu qui subordonne tous les autres. Programmes de campagnes et débats d’idées valent surtout par leur contribution à la bataille électorale qui livre la forteresse. Si l’on en doutait encore, les combats et les manœuvres qui ont pris le relais des insurrections arabes ont de quoi déniaiser les plus enthousiastes. Voir aussi la manière dont l’État US encourage et soutient l’usage des RSL à l’extérieur de ses frontières tout en s’efforçant d’en contrôler les initiatives à l’intérieur : ce qui est bon pour eux (Facebook) n’est l’est pas forcément pour nous (Wikileaks).

Comment ne pas s’interroger enfin sur le statut des réseaux sociaux en ligne dont les plus fréquentés (à l’exception de Wikipédia) sont des entreprises privées à but lucratif, les concurrents non commerciaux de Facebook, Twitter ou Google + n’ayant pas à ce jour fait leurs preuves. Leur objet social avoué est d’ouvrir et d’aménager un espace public commercial, c’est le client et non le citoyen qui est visé. Mais en démocratie, justement, le livre, la presse et la télévision sont le plus souvent logés à la même enseigne, ce qui ne les a pas empêchés d’accompagner les grandes transformations politiques, du XVIIIe siècle à nos jours : ceux qui font l’histoire ne savent pas toujours quelle histoire ils font. Que l’un des héros de la révolution égyptienne soit un directeur du marketing de Google, n’autorise nullement à douter de son engagement. C’est ainsi, commerce et démocratie vont souvent de pair ; le citoyen et le consommateur, l’un et l’autre autonome bien qu’influençable, font souvent bon ménage.

En somme, les RSL n’entrent en politique que par détournement d’usage, un peu comme le Club des Jacobins, matrice de la future cléricature républicaine anticléricale, détourna de son usage un... couvent. Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, serait pour sa part le lointain descendant de l’ingénieux patron de bistrot qui le premier aménagea sur la place du village la terrasse du Café du Commerce. A ceci près que ce village-là est « global » et qu’il offre aussi le service en échange de quelques informations sur vos goûts et vos fréquentations qu’il s’empresse de vendre aux marchands.

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De quel nous les réseaux sociaux en ligne sont-ils le nom ?

Internet et les RSL sont-ils de droite ou de gauche ? A supposer que la question ait un sens, on associerait volontiers progrès technologique et progressisme. Un hacktiviste ne ressemble guère à un barbon réactionnaire mais pas davantage à un skinhead. Pourtant, il semble bien qu’aux États-Unis, les conservateurs aient tiré le meilleur parti des technologies de l’information, en dépit de la e-campagne d’Obama, des discours exaltés du démocrate Al Gore sur la société de l’information avant sa conversion à l’écologisme.

L’explication tient peut-être déjà à une carence de représentation. Longtemps, les grands médias nationaux, surtout la presse à l’image du New York Times ou du Washington Post, étaient plutôt à gauche (« liberals [4] ») . Frustrés de représentation médiatique nationale, des mouvements conservateurs auraient les premiers misé sur l’Internet, à la fois comme support de propagande et comme instrument tactique de mobilisation. Du coup, les ploucs (grassroots) disputeraient efficacement l’Internet politique et le terrain aux hacktivists sophistiqués. Si le mot ne trainait pas autant de connotations péjoratives, on oserait dire que l’Internet politique serait spontanément « populiste », recours des mal représentés, en commençant par les extrêmes de l’éventail politique [5], avant de se recentrer.

Mais la question du temps, de l’attention durablement accordée par le citoyen aux affaires de la cité reste déterminante. On l’oublie dans les moments forts, en situation insurrectionnelle par exemple, mais elle trace sans doute une limite aux avancées démocratiques portées par les RSL. Car l’intervention efficace dans le débat public requiert au moins trois ressources : la motivation, certaines compétences et du loisir, tout aussi déterminant dans l’hypersphère qu’il l’était à l’époque où Aristote en faisait une condition de la citoyenneté. Place donc aux anciennes et nouvelles minorités agissantes jouissant de temps libre, aux dépens des éternelles majorités silencieuses affairées ou distraites. Et gare aux jeunes chômeurs s’ils ont encore les moyens d’employer leurs loisirs forcés.

A propos de compétences on remarquera que les cyber-activistes forment un groupe singulier où le « jeune mâle techno » est à l’évidence surreprésenté par rapport au reste de la population. Certes tout le monde, les vieux, les femmes, et même les littéraires qui formaient jadis les bataillons de l’intelligentsia, peut faire usage des outils bricolés par les citoyens.net. Mais le médiologue ne sous-estime jamais l’influence de ceux qui conçoivent et opèrent les outils. Reste à savoir quel biais idéologique est ainsi, le cas échéant, introduit dans la démocratie en ligne.

On peut aussi se demander quel genre de corps politique produisent au juste les RSL. Renverser une dictature, très bien, mais après ? La mobilisation est une chose, la délibération démocratique en est une autre. Simone Weil qui ne savait rien des réseaux en ligne a parfaitement formulé le problème :

« L’usage même des mots de démocratie et de république oblige à examiner avec une attention extrême les questions suivantes : comment donner aux hommes la possibilité d’exprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ? Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, qu’il ne circule à travers lui aucune espèce de passion collective ? Il est impossible de parler de légitimité républicaine si on ne pense pas à ces deux points. » [6]

Risquons une hypothèse : à plus long terme, c’est pas leur capacité à nourrir les aspirations à l’existence politique des communautés locales ou d’affinités que les RSL pourraient s’attaquer à l’emprise des appareils d’État. Au sein d’un Internet planétaire et présumé sans frontières, ces réseaux se révèlent en effet très localisés : on y fréquente surtout ses proches. Sauf, justement, en période révolutionnaire où l’on y accueille entre autres les membres des diasporas exilées. En d’autres termes, les RSL peuvent donner une portée inédite au principe de subsidiarité (laisser un groupe aller au bout de ses compétences avant de décider à sa place) surtout s’il se combine avec un effet wiki et que les « capacités augmentées » des acteurs repoussent le seuil d’incompétence des groupes subordonnés.

Même ainsi localisé, le réseau ouvre les démocraties cantonales exposées au campanilisme à des affinités électives sans frontières. Dans cette perspective, il peut aussi conférer une dimension politique à des communautés (ethniques, religieuses, idéologiques, etc.) dispersées en consolidant leur identité...

Nous, le réseau ? Entre globalisation et fragmentation, il semble bien que la configuration du monde se complique à l’ère des réseaux, avec l’hybridation des identités et des nous : ceci fécondera cela. On a cru à tort que le réseau abolit les frontières alors qu’ils favorise au contraire, paradoxalement, leur prolifération en les rendant franchissables, en permettant à chacun de cultiver des allégeances et des identités multiples, naguère incompatibles. Et peut-être, du même coup, à retrouver du goût pour le self-government. Il n’est pas impossible que la vieille Europe, avec des vingt-sept nations à ce jour, ses quelque trois cent cinquante régions dont plusieurs revendiquent l’existence politique, ses milliers de communautés natives ou immigrées, ses diasporas répandues sur tous les continents et ses institutions tellement imparfaites – en un mot : ingouvernable – constitue un intéressant terrain d’expérimentation.

Notes

[1Le Monde du 7 août 2011

[2Les premiers wagons de chemin de fer et les premières automobiles étaient dessinés sur le modèle de la diligence.

[3En France, parmi les tentatives les plus abouties à ce jour, on peut citer mediapart.fr (Edwy Plenel), arretsurimages.net (Daniel Schneidermann).

[4Les choses ont bien changé depuis, notamment dans la vidéosphère, avec la chaîne Fox News de Rupert Murdoch entre autres.

[5Mal représentés : l’addition des votes extrême et de l’abstention pour motifs variés forme souvent une majorité du corps électoral. Les spécialistes de l’économie numérique reconnaîtront ici une espèce d’ « effet de traîne » en politique.

[6Note sur la suppression générale des partis politiques, Gallimard, 1957. Rééditée en 2006 par "Climats" (Flammarion).

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