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Qu’est-ce qu’un "sujet collectif" ?

"La France a voté contre"

Paul Soriano, jeudi 17 mars 2011

Quand je lis à la Une du journal que « La France s’est opposée à toute intervention militaire en Irak », il me faut le prendre au sens propre. Ce n’est pas le porte-parole ou le ministre des affaires étrangères qui s’oppose, mais la France, assurément, puisqu’un ministre peut aussi bien soutenir publiquement une position qu’il désapprouve en son for intérieur.

Le sujet collectif est toutefois un sujet infirme, comme le souligne assez la grammaire. Le pronom « nous » peut s’employer comme le pronom « je », avec certains verbes (agir, décider, refuser…) mais pas tous. Le nous ne saurait « s’interroger sur son identité » - à moins que ce « nous » signifie « chacun d’entre nous ». Le nous, en somme, est privé de verbes pronominaux réflexifs, sauf dans ce style « noble » où un je dit nous et rend compte ainsi à la fois d’un sujet pluriel (un nous qui dit je) et de sa capacité à représenter une pluralité de sujets.

Cette infirmité requiert une prothèse : un quelque chose ou un quelqu’un à la fois intérieur et extérieur au nous pour le représenter mais pas nécessairement le transcender : ce peut être un simple membre du groupe revêtu d’une fonction de représentation, comme ce ministre qui nous invite (et s’invite lui-même) à réfléchir à notre identité. Si mystère il y a, il réside non dans la transcendance, mais dans cette nécessité/possibilité pour le représentant d’être à la fois dedans et dehors. Ce faisant, on simule en quelque sorte le sujet (individuel). En régime de droit divin il faut encore ouvrir la frontière pour laisser en quelque sorte le divin s’introduire dans la communauté : Sainte-Russie, fille aînée de l’Église, Gott mit uns.

On rencontre pourtant des nous – il est vrai éphémères – qui semblent affranchis de l’axiome d’incomplétude. C’est le cas d’une « ligue » de villes libres réunies, alors mêmes que leurs intérêts courants sont par ailleurs divergents, le temps d’un conflit avec les puissants qui menacent de les priver de leur seul bien commun : l’autonomie. La conférence internationale en donne un autre exemple, riche d’enseignements. Dans une conférence organisée, par exemple, pour réviser des frontières nationales disputées – une réunion pour décider ensemble de ce qui doit nous séparer – chaque négociateur représente un corps politique, une nation, et en même temps il participe à un « nous » (la conférence) motivée par un objectif précis, pour un temps limité. Cette réunion de sujets collectifs représentés est-elle-même un sujet collectif , puisqu’il délibère et décide. Un nous de circonstance et pourtant intégralement politique, puisqu’il n’a d’autre motivation : à défaut de former un corps politique, ses membres font de la politique.

Pendant la conférence en quête d’un accord, chaque représentant fait l’expérience, en quelque sorte, du point de vue de l’adversaire, sort de ses frontières, non par sympathie ou esprit évangélique, mais bien pour défendre les intérêts qu’il représente. Et si la conférence abrite au moins un traitre et quelque agent double, on imagine à quelle contorsions identitaires ces sujets-là vont devoir se livrer… On connaît aussi des conférences minées par un malentendu et qui tournent au « dîner de cons », comme ce sommet de Copenhague où certains participants (les Européens ?), se méprenant sur le jeu, les enjeux et l’identité des joueurs (des adversaires et non des partenaires), se croyaient à tort convoqués pour établir les frontières du raisonnable en matière de développement durable.

Reste à identifier ce qui distingue essentiellement ces nous éphémères des corps politiques ordinaires durablement établis dans leurs frontières et suspendus à leurs symboles. Sans doute, justement, une question de durée, comme le suggère cet article :
Les intermittents de la République

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