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Médium 30

Tinguely

Paul Soriano, dimanche 18 mars 2012

Tinguely : nom prédestiné qui sonne comme un cliquetis mécanique pour ce bricoleur opiniâtre de machines énigmatiques, inquiétantes ou cocasses, amicales ou sadiques, bouffonnes ou diaboliques, mais toujours résolument inutiles, voire insensées : Nonsens-Maschinen comme on dit en (suisse) allemand.

On a commémoré en 2011 le 20e anniversaire de la disparition de Jean Tinguely. Cet artiste plasticien suisse né le 22 mai 1925 à Fribourg et décédé le 30 août 1991 à Berne est surtout connu pour ses « installations » en mouvement qui ne sont pas seulement destinée à être vues car certaines émettent des sons ou même des odeurs tandis que d’autres peuvent être parcourues, habitées pour ainsi dire.

La commémoration fut discrète, sauf dans son propre pays à l’initiative de la ville de Bâle où il a passé son enfance, tandis que sa ville natale, Fribourg, s’est abstenue au prétexte un peu retors que Tinguely lui-même n’aurait pas souhaité de célébrations officielles !
Sinon, Bâle et Fribourg se partagent équitablement l’héritage, la première avec un musée signé Mario Botta inauguré en 1996, la seconde avec un Espace établi dans l’ancien hangar de la Société des Tramways devenu entretemps un garage. Pour un artiste cinétique, ces références aux machines de transport sont bienvenues, d’autant que l’aéroport de Bâle-Mulhouse expose de son côté Luminator, une lampe-sculpture métallique construite par l’artiste peu avant sa mort. Démesuré (vingt-quatre mètres de long, cinq tonnes) mais pas totalement inutile puisque « lampe », l’objet ne peut pas être manqué, au 5e étage de cet « aéroport binational à vocation trinationale » précise-t-on sur le site euroairport.com ; ce qui lui vaut un potentiel de quatre millions de visiteurs par an, en comptant les passagers pressés de s’engouffrer dans les drôles de machines volantes ou roulantes. Auparavant, l’œuvre nomade avait été installée et exposée pendant sept ans, selon le vœu de l’artiste, dans le hall des guichets de la gare de Bâle. Rachetée par la Société de Banques Suisses devenue depuis « UBS », experte en machines (financières) insensées mais non désintéressées, elle a enfin été offerte au Musée Tinguely en 2005.

Suisse, Tinguely l’est incontestablement, au sens le plus conventionnel du terme puisque son père Charles était magasinier dans une fabrique de chocolat rachetée par Nestlé (auparavant Peter Cailler Kohler). Sa mère est moins typée, issue d’une famille d’agriculteurs – comme nous tous, à vrai dire. Tout enfant, il réalise ses premières machines avec des roues en bois animées par le cours d’un ruisseau et des boîtes de conserve frappées par un marteau qui sonorisent déjà ces installations forestières. De la graine d’artiste à n’en pas douter, là où un artisan se fût contenté de construire un « coucou ». Il a quinze ans, en 1939, quand il machine une fugue en train pour voler, si l’on peut dire, au secours des Albanais ou des Grecs écrasés par l’artillerie de Mussolini mais la police des frontières le renvoie dans ses foyers. N’est pas Byron qui veut. Plus raisonnablement, il fréquentera la Kunstgewerbeschule, école des arts et métiers de Bâle, où il s’intéresse plus particulièrement aux matériaux (on dit que c’est un professeur de l’école qui attira son attention sur le mouvement comme moyen d’expression artistique) avant d’entreprendre des études de décorateur.

Politiquement, on lui connaît des fréquentations communistes et anarchistes, peu banales en Suisse mais plus accessibles à Bâle, ville refuge ; mais il sera plus durablement influencé par la lecture de Max Stirner, l’auteur de L’Unique et sa propriété, encore présent dans sa série Les Philosophes de 1988 (« J’ai voulu faire une galerie de ceux qui m’ont aidé à penser quand j’étais jeune »

Sur le plan artistique, dans les années 1945 à 1950, il s’adonne à la peinture, discipline qu’il n’abandonnera jamais, bien que son penchant pour le mouvement l’ait engagé sur d’autres voies.