Retour aux « Méta-Harmonies » colorées et sonores dans les années quatre-vingt avec la sculpture promenade « Grosse Méta Maxi-Maxi Utopia » achevée en 1987. « Lola T. 180 » s’inscrit dans la série des autels, hommage à un pilote de course, construit sur deux châssis de voiture de Formule 1. « Mengele-Totentanz » (1986) est un groupe de quatorze sculptures-machines construit avec les débris d’une ferme incendiée qu’il est allé lui-même recueillir, le tout affublé d’un crâne d’hippopotame. Le nom de cette danse macabre, découvert sur les restes d’une machine agricole, est aussi, on le sait, celui du médecin nazi de sinistre mémoire.
Auparavant (1983), on avait inauguré à Paris la Fontaine Stravinsky, autre fruit du travail avec Niki de Saint Phalle : seize sculptures en hommage à l’œuvre du compositeur. En 1988, on inaugure encore une commande de François Mitterrand, la Fontaine de Château-Chinon.
De la première exposition à la galerie parisienne Arnaud (1954) à celle de 1990 à la Galerie Tretiakov à Moscou où il expose le « Retable de l’abondance occidentale et du mercantilisme totalitaire » (une toile précédée par une version « 3D » de 1989), l’œuvre et la notoriété de Tinguely anticipent très tôt une mondialisation encore à venir.
A partir de 1988, dans une ancienne fabrique de verre située entre Fribourg et Lausanne, La Verrerie, Jean Tinguely entreprend la construction du Torpedo Institut. Cet « antimusée » serait aussi la plus grande œuvre conçue par un artiste que le gigantisme n’a jamais effarouché : plus de cent machines et de nombreuses œuvres d’artistes amis, un « Oiseau Amoureux » de huit mètres de haut de Niki de Saint Phalle, des voitures, un avion… Destinée aux happy few pour des visites fort peu confortables organisées dans un espace délibérément obscurci, cette œuvre ultime, synthèse et sommet de son art, sera démantelée : les vivants ont fait en sorte que celui qui ne voulait pas de musée en ait deux, l’un à Bâle et l’autre à Fribourg.
Que retenir aujourd’hui de cette œuvre aujourd’hui un peu oubliée alors qu’elle avait tout pour se faire remarquer ? Passons sur l’inévitable critique précoce de la société de consommation dès le début des Trente Glorieuses, sur l’anticipation de l’écologie (il y a beaucoup de Suisses parmi les précurseurs de l’écologie) ou encore sur la mise en scène de l’absurde, tendance jubilatoire. Tinguely ne sort pas de la cuisse de Vulcain ; il s’inscrit dans une tradition que l’on peut faire remonter au moins à Vinci, jusqu’à Duchamp, Calder ou encore César et ses machines broyées, en passant par l’Italien Bruno Munari, le « nouveau Léonard » aux dires de Picasso.
Sinon, il pratique l’éclectisme tranquille, entre art cinétique ou synesthésique, constructivisme, Nouveau Réalisme, art total, Experiment in Art and Technology revisité par Dada, et quelques autres mouvements auxquels il s’associe sans s’y tenir. Pour chacune de ses initiatives artistiques on pourrait citer un autre créateur plus « significatif », mais aucun sans doute n’a mélangé les genres à ce point, à une telle échelle, avec une telle naïveté ou une telle insolence [4]. Fureur et agressivité, ironie et provocation, mais aussi humour et gaîté : ce Bâlois d’adoption a bien mérité du célèbre carnaval de la ville et le KinderClub du musée bâlois ne dépare pas non plus : une œuvre pour les enfants et les adultes.
Chez lui, l’éclectisme qui compromet peut-être sa notoriété posthume, n’est pas une faiblesse mais plutôt un témoignage de vitalité. Car si ses machines ignorent la productivité, celle de l’artiste est considérable, vertigineuse même si l’on considère de surcroît les machins que produisent certains de ses dispositifs. Éclectisme des matériaux et des objets, des écoles, des disciplines et des genres, alternatives assumées entre le gigantesque et le minuscule, le noir et la couleur, le tragique et le cocasse, hybridations et recyclages [5] ; œuvres qui sollicitent tous les sens, œuvres collectives qui mobilisent, outre d’autres artistes, le public lui-même – et le public comme sujet, invité à actionner les machines pour produire à son tour des « œuvres d’art ».


