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Des gilets jaunes à la convention pour le climat : comment détourner et assujettir une insurrection

Paul Soriano, 9 juillet 2020

Modifié le : 16 juillet 2020

Encadrer, orienter, manipuler : la Convention pour le climat met au banc d’essai une espèce de technique du coup d’État tranquille, en réponse à la révolte en gilet jaune, après la phase d’« écoute » et de prise de conscience du Grand débat.

Médias et politiques sont tombés dans le piège, mais quid du peuple, premier visé par ce coup du maître ?

« Comment réduire d’au moins 40 % par rapport à 1990 les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, dans le respect de la justice sociale ? », la question est étrange, plutôt destinée à des experts qu’à des citoyens, même éclairés – peut-être à dessein. Notre ami Billard [lien Billard] a déjà mis en évidence une manœuvre politique de « dé-démocratisation ».

Manipulation ? Nos « citoyens » l’avouent eux-mêmes, avec une naïveté rafraîchissante : « La plupart d’entre nous n’auraient pu imaginer en acceptant de participer à cette convention qu’ils puissent préconiser des mesures qui peuvent sembler extrêmes… » (!)

L’initiative est du Président (avril 2019). La lettre de mission signée Édouard Philippe, est adressée au… président du CESE, structure d’accueil du dispositif et qui trouve là une seconde jeunesse. L’encadrement est étroit, presque paranoïaque. Un « comité de gouvernance » a organisé les débats et proposé des noms d’experts  ; un « groupe d’appui » semble avoir appuyé très fort, en effet ; et un « collège de garants » pour faire bonne mesure : tous bien loin d’être impartiaux, au regard, tant du sujet traité que des pouvoirs. Bref : une débauche de verrous technocratiques, on n’est jamais trop prudent avec le peuple… Et par ailleurs, des dizaines d’ « experts », dont on espère qu’ils ont été sélectionnés eux aussi par tirage au sort pour s’assurer de leur neutralité car, selon une chercheuse qui a suivi les travaux « les experts ont joué un rôle majeur. Sans eux, la convention n’aurait pas pu aboutir ».

En principe, ce sont les experts qui valident les décisions politiques, ici c’est le contraire : le dispositif politique « citoyen » leur donne la légitimité qui leur manquait… surtout après les errements de la crise du Covid-19. Si bien que la proclamation d’indépendance sur le site (manifestement développé par des professionnels) se dément elle-même. Du reste, le vice-président du CESE et rapporteur général du comité de gouvernance a mangé le morceau : « La Convention, c’est un moment d’éducation populaire » : on va vous apprendre à décider en toute indépendance…

Et pour le reste, la « dynamique de groupe » a joué. Un observateur attribue les votes ultra-majoritaires à « la formation d’un esprit de convention… une vraie volonté de paraître unis, liée à l’organisation du processus qui a… privilégié le consensus. » : les scores quasi soviétiques de certains votes suggèrent que les militants ont pris l’ascendant ; le très bizarre « crime d’écocide » aurait même été retenu à… 99 %. Les 150 eussent été mieux inspirés de consulter ce rabbi selon qui « le jugement unanime invalide la sentence »…

La proposition de réduire la vitesse sur les autoroutes (il devait y avoir quelques Gilets jaunes parmi les 150 : la mesure n’a été approuvée « que » par 60 % des votants) est exemplaire : le « peuple » va-t-il obtenir ce que le premier ministre n’a pu imposer (80 km/h sur le réseau secondaire) ? Certes, ils ont rejeté la proposition des 28 heures de travail hebdomadaires (un tiers des 150 l’a tout de même trouvée séduisante). Mais la question reste posée : d’où vient cette proposition, pourquoi, comment leur a-t-elle été soumise ?

Passons sur les autres mesures (dont beaucoup sont excellentes, il faut aussi le souligner) pour examiner la plus grave, celle qui vise nos institutions, auxquelles on ne devrait toucher qu’avec d’infinies précautions, « la main tremblante », et un minimum… d’effort de rédaction. Or, la phrase destinée à « compléter » le sacro-saint préambule de la Constitution est obscure et mal tournée : « la conciliation des droits, libertés et principes ne saurait compromettre la préservation de l’environnement, patrimoine commun de l’humanité ».

Quant au projet de proclamation ajoutée à l’article 1er de la Constitution, il frôle le grotesque : « la République garantit [sic] la préservation de la biodiversité, de l’environnement et lutte contre le dérèglement climatique ». 150 citoyens, au mieux 67 millions de Français éco-responsables, « garantissent » le sauvetage de la planète, à l’encontre de… sept milliards de prédateurs humains : le challenge semble un peu démesuré. Une telle niaiserie interroge : où est passé le sens commun qui rend d’ordinaire le peuple si redoutablement intelligent ?

« Première expérience démocratique d’ampleur… reconnaissant la capacité des citoyennes et citoyens ni spécialistes ni militants de s’exprimer sur un sujet d’avenir majeur », la Convention est tellement démocratique qu’un populiste borné devrait saluer cet appel au peuple et ce tirage au sort qui met tout le monde, élites et commun des mortels, sur le même plan… À ceci près que le reste du peuple est invité… à se taire : pédale douce sur le référendum, qu’un fin politique juge « casse-gueule », risquant de « réduire à néant neuf mois de travail » en cas de rejet : ils ont vite appris le métier, nos conventionnels !

Fiers du travail accompli, ils se sont applaudis eux-mêmes. Il est vrai que la mission accomplie est d’importance, « une question de vie ou de mort ». Du coup, ils se sont enhardis : « Nous attendons du gouvernement et des pouvoirs publics une prise en compte immédiate de nos propositions… en faisant du climat la priorité des politiques publiques, en évaluant les résultats et en sanctionnant les écarts. » Et encore : « Nous invitons les acteurs économiques à mener une action plus volontariste en faveur de la transition écologique (…) : soyez inventifs. » En bon français populaire, cela s’appelle « rouler les mécaniques ». Emmanuel aurait-il encore joué à l’apprenti-sorcier ?

Car pour la suite, les citoyens entendent veiller à la mise en œuvre de leurs propositions : se prendraient-ils pour de vrais Conventionnels (1792-1795) ? Demain, la Terreur verte, la « Planète en danger », comme « la Patrie en danger » (1792) ? La première fois comme tragédie, la seconde comme farce prévient Marx, et il y a en effet du tragi-comique dans cette affaire…

À qui profite le crime (si ce n’est une forfaiture, déjà une espèce de petite trahison) ? Les grands médias sont enchantés et Marianne aussi, hélas ! Les représentants du pouvoir sont ravis ; Elisabeth Borne : votre ambition « donne de la force à la ministre de l’écologie que je suis (…) Vous répondez avec force à tous ceux qui doutent de la démocratie participative ». Les citoyens « sont allés plus loin que ce qui existait déjà. Leur ensemble est cohérent, ambitieux et technique », se félicite Laurence Tubiana, l’autre coprésidente du comité de gouvernance… Monsieur Hulot salue ce très bel exemple d’intelligence collective, de « démocratie inclusive »… N’en jetez plus !

En dépit de l’urgence écologique, le sujet traité par la Convention est pourtant secondaire par rapport au dispositif, structurel, réponse à la révolte des Gilets jaunes, après la phase d’« écoute » du Grand débat. Attendons-nous à de prochaines applications d’un processus, pour le moment au stade expérimental.

Les oppositions sont tombées dans le piège, critiquant telle ou telle mesure, sans voir la manœuvre. Des écolos déplorent la timidité des propositions, c’est de bonne guerre… Si Marine Le Pen tonne que la convention a accouché de propositions « loufoques », Mélenchon est plus conciliant, qui salue le travail des citoyens, y voyant « beaucoup de choses en commun avec notre propre programme ». Le patronat lui-même marche sur des œufs, le Medef salue, comme tout le monde, le « sérieux » du travail et ne bronche que sur ce crime d’écocide qui vise les patrons, juste après les agriculteurs, grands épandeurs de biocides, mais Trump et Bolsonaro n’ont qu’à bien se tenir.

On les comprend : 30 ans de réclusion criminelle pour crime contre la Nature, avec Gaia, les abeilles et les ours partie civile, ça fait réfléchir, en effet, d’autant que nous sommes tous plus ou moins complices. À moins que la nature, la vraie, nous règle enfin notre compte à sa manière : pan-dé-mi-que-ment.



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