Accueil > Numérique > Disparaître...

Chroniques : une introduction

Disparaître...

La possibilité du nihil

Paul Soriano, 16 avril 2018

Parlons donc du monde d’où l’homme a disparu. Il s’agit de disparition, et non pas d’épuisement, d’extinction ou d’extermination. L’épuisement des ressources, l’extinction des espèces, ce sont là des processus physiques ou des phénomènes naturels. Et là est toute la différence, c’est que l’espèce humaine est sans doute la seule à avoir inventé un mode spécifique de disparition, qui n’a rien à voir avec la loi de la nature. Peut-être même un art de la disparition.

Ce texte se trouve dans un opuscule de Jean Baudrillard [1]. Le « nihilisme » n’est pourtant pas une doctrine moderne, encore moins « postmoderne ». Il trouve sans doute son origine dans la langue même, dans l’existence de ce tout petit mot, « non », qui exprime au-delà du simple refus, la négation de ce qui est, le « non-être ». Car les mots appellent non seulement les êtres par leur nom, mais aussi le « rien ».

Ce mot-là est donc en quelque sorte le déclencheur de toute discussion, au Café du Commerce comme à l’Académie, ou sur Twitter. Une « thèse » n’en est une que si une antithèse peut la nier pour être à son tour réfutée, en route vers une bancale synthèse qui, elle-même, etc. La philosophie commence par cette étrange question : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». La révolution chrétienne s’exprime par une série de négations : « il n’y a ni Juif, ni Grec ; il n’y a ni esclave, ni homme libre ; il n’y a ni homme, ni femme : car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ ». (Paul, Galates, 3:28) – ni homme, ni femme, la querelle du genre vient de loin.

Le langage des hommes introduit le non-être dans un monde qui, auparavant, se contentait innocemment d’exister – encore que la capacité de certains animaux à simuler suggère qu’ils sont capables eux aussi de montrer, sinon de dire, ce qui n’est pas : « ce n’est pas pour de vrai » disent les enfants qui jouent (et les animaux jouent aussi) ou font semblant.

Nietzsche dit en substance que l’homme préfère « vouloir le rien » à « ne rien vouloir ». C’est pourquoi le nihilisme désigne aussi bien une fureur destructrice (vouloir le rien) qu’une profonde dépression ; le nihilisme anarchiste est explosif, le bouddhiste serein – zen. On l’associe à l’athéisme radical, mais la contemplation de l’absolu tend aussi à ravaler ce qui est (ici-bas) au moins que rien. On s’y convertit donc pour des raisons diamétralement opposées, et le terroriste se voit comme le dernier résistant au nihilisme contemporain, dans un monde qui ne croit plus à rien.

Nietzsche, pour sa part, attribue le viril slogan « rien n’est vrai est tout est permis » (la devise même du nihilisme selon Dostoïevski et « point de départ de l’existentialisme » selon Sartre) au fondateur de la secte chiite ismaélienne des Assassins (XIe siècle), grands consommateurs de haschich, paraît-il.

« Lorsque les croisés chrétiens se heurtèrent en Orient à l’invincible ordre des Assassins, cet ordre d’esprits libres par excellence dont les grades les plus bas vivaient dans une obéissance qu’aucun ordre monastique n’a égalée, ils reçurent par quelque voie une indication sur le symbole et la devise qui étaient réservés aux seuls grades supérieurs comme leur secret : “rien n’est vrai, tout est permis”... Voilà, par exemple qui était de la liberté de l’esprit, cette formule congédiait la foi même en la vérité [2].. »

On est loin du paisible « bobo » occidental, lequel ressemble plutôt au « dernier homme » décrit par le même Nietzsche dans le prologue de Zarathoustra. Et le même slogan est aujourd’hui recyclé par un jeu vidéo très populaire, Assassin’s Creed, le Credo de l’Assassin : on peut imaginer que des jeunes gens s’y sont exercés avant de se « radicaliser », ou même après, pour s’entraîner…

De nos jours, en fait, on ne sait plus très bien ce qui est, on fait plus confiance au « faire », notamment technique ; et faire, c’est aussi nier ce qui est. En ce sens la technique est foncièrement « nihiliste », pas besoin d’avoir lu Heidegger pour le comprendre…

À l’ère du numérique et des réseaux, les flux se jouent des frontières qui délimitent les êtres de toute nature, des individus aux nations, des entreprises ultra-modernes aux vénérables institutions. Même les frontières temporelles (« un temps pour chaque chose ») sont anéanties : les adolescents, ces humains en transition, bricolent leur personnalité de sept à soixante-dix-sept ans. Adulescents. Quand les identités se déconstruisent et se reconstruisent à volonté, entre body building et développement personnel, il faut prendre au sérieux l’expression self made man.

La fin de l’histoire ? L’histoire sans fin, plutôt. La fiction même se fluidifie et se recycle indéfiniment : du bon vieux roman, avec un commencement et une fin, à la « série » interminable, où le mot « end » promet encore prequels, sequels et sidequels (sans oublier les remakes).

Dieu est mort. Marx est mort. Et moi-même, je ne me sens pas très bien ? « Selon quelles présuppositions l’homme cesse-t-il d’être superflu ? » résume Paul Ricœur dans sa préface à l’édition française de la Condition de l’homme moderne de Hannah Arendt. À l’âge des robots intelligents, la question se pose à nouveaux frais.

Et si la nature, de son côté, mettait un terme à cette débauche en disparaissant à son tour ? « Depuis toujours, je sens au fond de moi que la maternité, ce n’est pas pour moi, et de plus en plus de personnes de ma génération remettent en cause l’ordre naturel des choses » énonce tranquillement une adepte du mouvement childfree.

Notes

[1Jean Baudrillard, Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ? Carnets de L’Herne, 2007.

[2Généalogie de la morale, troisième dissertation, §24.