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15. Politique

Droite unique et gauche plurielle

Paul Soriano, 26 octobre 2021

Modifié le : 26 octobre 2021

« J’aime tellement la gauche que je préfère qu’il y en ait plusieurs… » On se souvient de la formule, prêtée à François Mauriac, au sujet de l’Allemagne.. Mais revenons aux choses sérieuses : où en est-on, à l’avant-veille de la présidentielle ?

En gros : la gauche c’est mort, la droite moribonde et le RN, exposé au rayon Z, ne se sent plus très bien ? Oui, mais c’est peut-être un tout petit peu plus compliqué…

A ce stade, on nous sert un effarant pronostic de deuxième tour… mais dont l’issue, elle, serait certaine, car le diagnostic zemmourien sur « un duel Macron-Le Pen plié d’avance » s’applique à lui-même, opposé à Macron… D’autant qu’après Macron I (En marche vers un monde meilleur) se dessine un redoutable Macron II : « Amusez-vous, faites la fête, aimez la musique » (21 juin 2021) : vous marchiez ? Eh bien dansez maintenant !.

Et si on essayait de mettre un peu d’ordre dans le paysage politique hexagonal, en oubliant la novlangue qui qualifie un conformiste impeccable de « rebelle », et un conservateur de dangereux subversif ? Et d’abord, de quoi parle-t-on : d’idées, de partis, de dirigeants politiques ?

Optons pour les idées ou ce qu’il en reste.

René Rémond, référence obligée, identifie trois droites en France : c’est, selon nous, deux de trop : la « droite », en France ou ailleurs, c’est le conservatisme, et basta. Ni le « bonapartisme » (jacobin) ni le libéralisme (révolutionnaire, dixit Marx dans le Manifeste) n’ont leur place dans la catégorie… « Conservateur : homme d’État féru des maux déjà existants, à la différence du Libéral qui désire les remplacer par d’autres » ; cette définition minimale est d’un Américain (Ambrose Bierce, Dictionnaire du diable) : le « Liberal », ici, c’est donc l’homme de gauche…

En revanche, on peut repérer au moins six ou sept gauches actives aujourd’hui, sans compter les hybrides, suivant divers dosages, et cela pour une raison assez simple, au fond.

Pour faire une gauche, il faut deux ingrédients ; d’abord un mécontentement : quelque chose ne va pas et vous indigne, dans ce monde ou dans la société – et il faut reconnaître qu’il y a des raisons de l’être (mécontent) ; et, d’autre part, une théorie qui explique le mal et se propose d’y remédier (le marxisme, par exemple). Sans l’un (le malaise) vous serez un cynique conservateur ; sans l’autre (la théorie) un vulgaire révolté en gilet jaune. En termes religieux, on appelle cela « gnosticisme » : un savoir qui explique l’existence du mal ici-bas et ouvre la voie de salut.

À droite donc, pas trop de sentiment, parfois jusqu’au cynisme ; et pas de théorie, plutôt une histoire, tel le « roman national » : la cité n’a pas besoin d’être expliquée, seulement célébrée (et défendue). Ce qui divise à droite, ce sont les intérêts, plus que les opinions…

La gauche est unie quand elle se reconnaît, à des nuances près, dans une même théorie, ce qui n’est plus le cas depuis que le marxisme a cessé de convaincre et de motiver – ce qui ne veut pas dire qu’il est « faux », mais qu’il n’est plus crédible. Et donc, il y a plusieurs gauches (la « gauche plurielle ») quand le grand récit fait place à plusieurs petites théories, ou quand il n’y en a plus de du tout : à la place, des « programmes », c’est-à-dire une série de solutions à une série de problèmes, le chômage, les retraites, le réchauffement climatique… tout au plus chapeautés par un slogan genre « La Remontada de la France » (Montebourg), sur le modèle de Make America great again.

On soulignera au passage que la substitution de « programme » à « récit » signe en quelque sorte la transition de la démocratie à la technocratie.

Il y a donc aujourd’hui autant de gauches que de théories en vogue, les partis ont du mal à suivre et les dirigeants (?) font leur marché, et bricolent des programmes…

La « première gauche », toujours marxiste ou marxisante, attachée au « social », est en perte de vitesse… La « deuxième gauche », parfois dite « américaine », séduite par le libéralisme des liberals américains, et par l’européisme, est aujourd’hui… au pouvoir, actualisée et incarnée par Emmanuel Macron. L’écologie a permis le recyclage de diverses nuances de gauchisme : l’écologisme des « Verts » reste formellement marxiste (anticapitaliste), mais substitue au prolétariat l’humanité, ou plutôt le vivant (la planète). Une « troisième gauche » plus « sociétale » que sociale, se montre attentive à toutes les discriminations et à leurs victimes ; elle aussi américaine, mais dans la perspective « Woke »… L’islamo-gauchisme et d’autres moindres courants offrent un bel exemple d’hybridation, entre la première gauche (marxiste) et la troisième. Il existe aussi des passerelles idéologiques entre la troisième gauche et les Verts (Sandrine Rousseau ?). Quant au souverainisme « de gauche », bien qu’il se rattache davantage au jacobinisme qu’au nationalisme – de gauche donc (ouf !) – il cohabite dangereusement avec les voisins de droite…

Sans compter les hommes de bonne volonté qui cherchent désespérément à fédérer ces différences…

La troisième gauche semble aujourd’hui la plus dynamique, voire conquérante – en tout cas, elle est en passe de conquérir une partie de nos élites, médiatiques (organe officiel : France Inter), culturelles, showbiz, etc. Et jusqu’au CAC 40, dont on a déjà souligné à quel point il se montrait éveillé … Quelques politiques sont contaminés, et la troisième gauche progresse également chez les partisans de la deuxième (au pouvoir) : certaines initiatives récentes du président suggèrent qu’il est attentif à cette dérive, tout en se gardant aussi à droite – « et en même temps » est décidément une riche idée…

Problème : on ne voit pas trop sur quel « vivre ensemble » les idées de cette gauche-là peuvent déboucher. On peut toujours espérer une dictature du prolétariat, moins une dictature des victimes, qui ne peut déboucher que sur la guéguerre de tous contre tous.

Pas si facile non plus d’identifier selon nos critères diverses personnalités de gauche, d’Hidalgo à Sandrine Rousseau, en passant par Montebourg, Mélanchon et les autres… D’autant que l’on peut aussi repérer des marqueurs de gauche chez diverses personnalités très à droite : le « social » chez Marine Le Pen et surtout un jacobinisme tenace chez Zemmour.

Sans compter que les uns et les autres ont forcément des programmes –ce qui ce qui constitue en soi, on l’a vu, un marqueur de gauche. Le seul programme de la vrai droite (pour mémoire : la droite conservatrice, absente de notre paysage), c’est au mieux la paix civile (la pérennité de la cité) ou, plus trivialement, durer : pourvou ké ça doure dit Laetiatia Bonaparte à son fils, quand Napoléon (droite) succède à Bonaparte (gauche).

En conséquence, à défaut de s’incarner dans une personne ou un parti, le conservatisme (conserver la France, l’Europe, le monde, la planète…) hante la course à la présidence – à l’exception peut-être des européistes les plus acharnés, qui entendent dissoudre la nation dans l’Union (pour mémoire : « le trou noir de souveraineté »).

Au total, il est sans doute inexact de dire, comme le font presque tous les politologues, que les idées de gauche sont devenues minoritaires : elles couvrent au contraire un très large spectre (c’est le cas de le dire) ; mais la couverture est un patchwork !

Et pour finir, la question qui tue (l’espérance) : qui, aujourd’hui, mis à part le président en exercice, incarne au mieux la synthèse ? François Hollande ?



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