« Et si je me trompe, je sais que vous me corrigerez » (Jean-Paul II)

Visiteurs connectés : 2

Accueil > Hommachine > En guise de synthèse

En guise de synthèse

Paul Soriano, 9 juillet 2021

Modifié le : 2 août 2021

L’homme et la machine ? Sur une Terre dévastée par son « maître et possesseur » insouciant, on se prend à imaginer, craindre ou espérer que Machina sapiens prenne le relais… Il est vrai qu’après cinq siècles de « progrès » et trois siècles de « Lumières », le bilan est à bien des égards accablant… Mais il est plus vraisemblable que les maîtres et possesseurs de la… technique, les « technocrates », exercent leur hégémonie sur un dernier homme « émancipé » des penchants et péchés originels qui faisaient de lui un être humain – trop humain ?

Au départ, une créature plutôt mal équipée, un singe nu qui doit s’habiller, mais pourvu de langage, d’imagination et de technique, pour se construire lui-même, comme individu et en groupe ; de libido pour se reproduire mais il préfère en jouir ; et d’agressivité pour se détruire lui-même, comme individu et en groupe. Créateur de soi, le self made man entend s’affranchir de tout ce qu’il n’a pas créé lui-même [1].

Homo creator multiplie les discours, qui le font marcher et produisent d’autres effets dans le monde… Le discours darwinien de l’évolution – notre dernier grand récit  ? – explique tout ou presque, en combinant l’autorité de la science avec la séduction du mythe ; comme toute série à succès, il appelle une « séquelle » : que sera la prochaine étape ? Au vu du bilan, on serait tenté d’envisager un successeur à notre faiseur d’histoires. Mais Machina sapiens n’est qu’une chimère mystifiante qui masque la réalité des rapports de force entre dominés et dominants, ces « technocrates » qui opèrent les machines – fussent-ils eux-mêmes opérés à leur insu par le « système »…

Si l’on convient de distinguer la « domination » de l’« hégémonie [2] », le monde serait passé, au tournant du siècle, d’un régime de domination politique soutenu par un hard power (des forces armées), à un régime hégémonique, post-politique, assis sur un soft power technique et idéologique, « en réseau ». Le hard power contraint et détruit les corps ; le soft power contraint et « déconstruit » les esprits et les âmes, pour les conditionner ; ses armes sont des productions culturelles, au sens large : une langue (le globish), des idées, des « valeurs » et des comportements ; et de multiples canaux : information et fiction, showbiz et pop-culture, publicité, etc.

Dissimulant une religiosité inavouée, qui combine néo-protestantisme, culte du business et de l’entertainment, et technologie (« S’il est une religion proprement américaine c’est bien la religion de la technologie » dit le médiologue américain Nicholas Carr), la pop culture opère à la manière d’une pandémie virale dont les porteurs sains ignorent ce qu’ils véhiculent, convertis par une idéo-pandémie sans même le savoir… Cool !

L’homme quelconque, lui, nous l’appellerons Homo ludens : un homme sans qualités – un paquet de données dans le Cloud ? – un être dépouillé des attributs spécifiques qui faisaient de lui un sapiens, politicus, etc. (un être humain, en somme) ; un être qui vit toujours au présent, honteux et repentant pour ses fautes passées ; un être sans avenir : l’avenir est déjà là !

Le plus surprenant, c’est qu’il puisse encore se trouver des résistants. Et pourtant…

Notes

[1« Les êtres humains éprouvent la honte d’avoir été engendrés plutôt que fabriqués » (Günther Anders, 1956).

[2Jean Baudrillard, Le Mal ventriloque, inédit publié par les Éditions de L’Herne en 2008, à la suite de « Carnaval et cannibale », extrait du Cahier de L’Herne Baudrillard, no 84, 2004.