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10. Homme nouveau

La grande disqualification

De l’homme universel à l’homme sans qualités

Paul Soriano, 30 septembre 2021

Modifié le : 30 septembre 2021

Les sociétés modernes égalitaires sont fatales aux qualités, qu’elles estiment (à juste titre) discriminantes. Et les socio-technologies de l’ère numérique parachèvent le processus de disqualification. L’homme nouveau ? Un homme sans qualités…

De nos jours, l’expression « gens de qualité » est désuète, voire péjorative. L’argent, ce « bien sans qualité » (selon la définition de Georg Simmel), tend à effacer toute autre différenciation sociale, ainsi que les hiérarchies qui incitaient les individus à se montrer « à la hauteur » de statuts et rôles sociaux différenciés ; ou à acquérir les qualités requises si elles faisaient défaut : la fonction, en général, « élevait » son titulaire, pas toujours, certes (on commet parfois les pires bassesses pour s’élever !), mais certainement davantage qu’une société des « organigrammes plats », des *CV anonymes anti-discrimination et autres castings anti-stéréotypes des séries télé, où un mystérieux « savoir-être [1] » serait plus important, paraît-il, que le savoir-faire et les compétences…

Du « tous pasteurs » luthérien au « tous stars »…

Rôles et statuts sociaux sont pourtant mis à la portée de tout un chacun par l’éducation, plus tard le « développement personnel », ou plus sûrement par la foi : le « tous pasteur » luthérien au XVIe siècle s’est progressivement étendu à d’autres fonctions : tous citoyen, intellectuel, journaliste (réseaux sociaux), créateur, (auto)entrepreneur et surtout : tous commerçants ; et, pour finir, tous stars, par la magie du selfie et des vidéos de soi en ligne… puisque la qualité éminente d’une star est précisément sa visibilité.

Critiquées, suspectées, niées, banalisées, les qualités continuent néanmoins d’être prisées, au point de nourrir un commerce, pour être en quelque sorte consommées : du parfum à la voiture qui vous rendent irrésistible, en passant par les baskets et les boissons énergisantes qui décuplent vos performances, l’habit fait le moine et la panoplie le super-héros… L’homme, c’est le style que lui confèrent les marques qu’il affiche, et la mode qui le singularise en faisant comme tout le monde. Appelés à nous distinguer, nous finissons en effet nivelés par un conformisme d’autant plus ravageur qu’il s’ignore et se proclame même anticonformiste au mépris des lois de la statistique (comment être « tous anticonformiste » ?).

La démocratisation des qualités les plus éminentes conduit, paradoxalement (ou plutôt logiquement), à leur dissipation dans un tous consommateurs de contrefaçons : tous acteurs, tous stars, mais plus de rôles à jouer. Anybody is nobody.

Amélioration des objets, dégradation des sujets

Les socio-technologies parachèvent ce processus fatal de disqualification. La machine intelligente rend superflus les talents requis par les tâches qu’elle effectue mieux que son usager [2] ; tout perfectionnement technique aggrave la déperdition, encore plus marquée à l’ère des applis « intelligentes » qui permettent de mener une vie normale sans aptitudes particulières : le GPS vous dispense du sens de l’orientation ou de la capacité de lire une carte routière ; la future voiture autonome sera fatale aux « as du volant » – tant mieux, diront certains.

L’utopie Internet nous promettait de nous rendre, entre autre, plus intelligents, plus cultivés, mieux informés… Vingt ans après, on déchante [3] ; en cause, la notion fatale d’accessibilité qui nous a fait oublier que l’intelligence, comme la mémoire, ne se développe que si l’on s’en sert : mais à quoi bon apprendre puisque tout le savoir du monde est accessible sur Wikipédia… à quoi bon apprendre la conduite, l’orthographe, le calcul, le solfège, à quoi bon mémoriser quoi que ce soit quand une machine ou une « appli » le fait mieux que vous, et qu’internet rend accessibles à tous les savoirs qu’il n’est donc plus nécessaire de posséder, cultiver et transmettre ?

Pire : à l’âge de l’accès (Jeremy Rifkin), c’est vous-mêmes qui devenez accessible à chaque instant, par simple notification, privé de temps libre, et de la durée requise par toute activité intelligente.
En même temps, un serviteur indiscret (le smartphone) nous rend nous-mêmes à tout moment et partout accessibles : d’où la disparition du « temps libre » au profit du « temps réel », et l’écrasement de la durée requise par toute activité intelligente.

Pour mémoire : un régime hégémonique post-humain ?

Chacun des « post- » qui caractérisent un régime hégémonique (post-politique, post-historique, *religieux, identitaire, post-social même) désigne justement un attribut longtemps tenu pour spécifiquement humain, et désormais « obsolète », dévalué, voire réprouvé. Le sujet post-politique se trouve dépouillé de ce qui fait d’un individu un animal politique.
Certes, on continue de se mobiliser, on ne fait même que ça : viralisé par le réseau, un #hashtag a fait d’un JE (#jesuischarlie) un NOUS ; mais si ces JE (clique), et si ce NOUS (éphémère), n’étaient en définitive que des ON, justement ?

Hégémonie.

Deux déchéances successives, de la personne (personnalité, personnage…) à l’individu, de l’individu au profil de données : le sujet et ses relations sur les réseaux sociaux, liker, partager, vendre et acheter, s’indigner, s’invectiver… dûment « dataïsés » pour être traités par les algorithmes dans le Cloud. Et l’histoire s’accélère : cinq siècles pour accoucher de l’individu, moins de vingt ans pour retourner l’utopie *Internet.

Une nouvelle qualité (vertu) émerge toutefois : la transparence ; malheureusement, l’expression « ce type est totalement transparent » signifie à peu près qu’il est « nul [4] ». CQFD.

Notes

[1Savoir être… conforme aux injonctions du socialement correct ?

[2On a pu attribuer la supériorité des mathématiciens soviétiques sur leurs confrères américains à leur retard dans l’usage des ordinateurs.

[3Le diagnostic est détaillé dans la chronique « Internet et les voleurs de temps »…

[4Le succès de la collection « Pour les nuls » (For the Dummies) témoigne au moins d’une certaine lucidité.



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