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Figures

La pimbêche

Paul Soriano, 1er avril 2018

Certaines figures comme certaines professions n’ont pas encore, à notre connaissance, trouvé leur féminin. Parfois par d’excellentes raisons (maître-chien, goujat…), le plus souvent pour de très mauvaises.

Inversement pour la pimbêche, figure naguère un peu désuète à laquelle de récentes évolutions médiatiques donnent une nouvelle jeunesse. Chacun peut en faire l’expérience : depuis quelques temps, la néo-pimbêche se répand partout, dans la presse, à la radio comme à la télévision. Elle cause, plaide, juge et commente comme elle respire. Et alors même que « le » pimbêche est encore beaucoup plus répandu que sa consœur, on ne lui a pas trouvé de nom. Ça vous surprend ?

Du prétoire aux plateaux

Étymologiquement ses origines sont obscures, mais les érudits la rapprochent d’une forme du verbe pincer et de l’ancien français bechier qui signifie « frapper du bec ». Bien vu. La plupart des dictionnaires s’accordent sur « femme ou jeune fille impertinente et prétentieuse qui fait des manières » , ce qui est peu court.

Dans sa comédie Les Plaideurs (1668), Racine met en scène une comtesse de Pimbesche, « haute et puissante dame Yolande Cudasne (sic), comtesse de Pimbesche, Orbesche, et coetera. » La dame en question est une plaideuse incontinente qui affiche quelques traits saillants : la sottise, la véhémence et l’absence radicale d’humour. Mais du moins si elle plaide, elle s’abstient de juger.

On sait que Racine s’est inspiré de la comédie d’Aristophane intitulée Les Guêpes, ce qui ouvre une piste : cette bestiole harceleuse s’agite beaucoup, butine sans vergogne, répand volontiers son venin généralement de manière inoffensive (sauf pour les allergiques) ; à la différence de l’abeille qui fait son miel et pollinise, elle ne produit rien d’utile, du moins d’un point de vue anthropocentriste – l’abeille serait en somme à la guêpe ce que l’intellectuel(le) authentique ou le (la) véritable expert(e) sont à la pimbêche. Côté mâle, disons un frelon. Toujours dans le registre du théâtre classique on pense aussi aux Femmes savantes, à ceci près que nos modernes pimbêches s’apparentent plutôt à Trissotin. Des Trissotines ?

A vrai dire, la pimbêche n’est pas complètement idiote, plutôt niaise. Chez Montaigne, niaiser c’est « s’occuper, s’amuser à des riens, des niaiseries ». Pas totalement inculte non plus, bien que de grosses lacunes en histoire et en géographie libèrent sa parole à défaut de la lester.

Le culot est une garantie de promotion rapide dans l’ordre de la pimbêchitude. En revanche, l’humour n’est pas recommandé en raison de son caractère toxique car il peut conduire, si l’on n’y prend garde, à l’auto-dérision : or une pimbêche qui se soupçonne elle-même de l’être ne l’est déjà plus tout à fait. En attendant, elle se contente d’un minimum de vocabulaire courant enrichi par les néologismes et autres termes introduits par les médias ; ainsi, elle peut disserter sur le triple A de la France, alors même qu’elle ignorait tout, le mois dernier, des agences de notation et qu’à vrai dire elle n’en sait guère davantage aujourd’hui.

Quelles autres compétences, quels sujets de prédilection ? Le tout, le presque rien et le je ne sais quoi, avec une préférence pour l’actualité, mais le génie de la pimbêche réside précisément dans sa capacité à actualiser large. Elle fait flèche de tout bois.

Le statut social et professionnel n’est pas déterminant. Certes, la pimbêche s’inscrit couramment dans la mouvance dite bobo, mais sinon elle est indifféremment journaliste, prof, auteure, businesswoman, chanteuse, ministre, militante associative, voire médiologue mais l’auteur avoue prudemment n’en avoir jusqu’ici jamais rencontrée. Célibataire, mariée, paxée, elle peut avoir des enfants ou pas – il vaut mieux pas car subie à haute dose en milieu domestique, la pimbêche exaspère : il ne faudrait pas s’étonner qu’un de ses rejetons finisse tueur en série. Surtout si le père est un mâle de l’espèce.

Sur le plan idéologique, en revanche, elle se trouve étroitement contrainte ; ni trop à droite ni trop à gauche ni trop au centre et nulle part ailleurs, il lui faut se montrer dérangeante tout en évitant soigneusement de déranger son audience et ses employeurs ; les plus virtuoses – mais on atteint là au grand art – parviennent à casser les codes, et pas seulement les codes.

Le lecteur espère sans doute qu’à ce stade on lui livre quelques noms pour incarner cette figure encore un peu abstraite, mais eu égard à la référence racinienne, nous préférons éviter aux avocats de Médium un surcroît de plaintes en dénonciation calomnieuse. Chacun reconnaîtra les siennes.

Médiologie de la pimbêche

Le retour virulent de la pimbêche a des origines médiologique évidentes, on point de suggérer un véritable « effet pimbêche » qu’il vaut la peine d’analyser.

Avec la prolifération de nouvelles sources d’information alternatives et démocratiques low cost alimentés gratuitement par tout-un-chacun, les médias se trouvent contraints de descendre en gamme, ce qui signifie pour eux :

1) s’efforcer de recruter des producteurs bénévoles en les conviant, par exemple, dans des « espaces blogs » pour s’y exprimer gratuitement, ou dans les talk shows de la vidéosphère ;

2) réserver l’accès aux plateaux et autres salles de rédaction à l’élite des commentateurs, à savoir les experts de tout poil, de préférence aux ci-devant « intellectuels » dépourvus d’expertise particulière ;

3) spécialiser enfin les journalistes, ressource rare et coûteuse (surtout coûteuse) dans l’organisation et l’animation des débats et le commentaire des commentaires.

On aura reconnu le procédé de double écrémage inspiré des institutions ecclésiastiques, entre la population des fidèles (non-experts), celle des opérateurs du rituel (experts), et le saint des saint (experts de l’expertise).

Mais pourquoi brusquement cet afflux ? L’explication est triviale : on s’est récemment avisé d’une forte surreprésentation masculine dans la population régulièrement consultée, alors même que la parité régnait depuis longtemps déjà dans le saint des saint journalistique. D’où la nécessité de recruter dare-dare et massivement dans l’autre sexe, sans trop s’embarrasser de critères de sélection.

Médiologiquement toujours, on observe dans l’hypersphère numérique l’émergence d’une hyper-pimbêche, celle qui élargit son égo-système à l’écho-système des réseaux sociaux en ligne : elle s’entraîne frénétiquement sur son blog, épuise ses amis sur Facebook et harcèle ses followers sur Twitter tout en tissant des liens vers ses interventions médiatiques rediffusées sur YouTube.

Intellectuel(le) termina(le)

Reste encore à expliquer l’essentiel : pourquoi la pimbêche et rien à mettre en face dans le lexique, alors que de toute évidence les médias abritent encore malgré tout au moins autant de commentateurs dispensables que de commentatrices superflues ?

Monsieur/madame Je-Sais-Tout ? Mais le terme est un peu trop générique et pas assez péjoratif : on connaît des MJST qui savent positivement beaucoup de choses et le seul reproche qu’on puisse leur adresser serait le zèle excessif qu’ils emploient à le faire savoir.

Pourquoi pas « dandin », du nom d’un autre personnage des Plaideurs, appelé à statuer sur tout et n’importe quoi ? Mais ce dandin-là n’est qu’un juge incompétent qui balance et se dandine, incapable de trancher. Or, justement, la pimbêche tranche… Encore raté !

En d’autres temps, « intellectuel » (un intellectuel, une intellectuelle) aurait fait l’affaire mais nous avons dû constater son obsolescence. À l’instar de la pimbêche il se montre volontiers véhément, parfois agressif et souvent dépourvu d’humour. Mais pauvre en expertise, il est tout simplement démodé ce qui est rédhibitoire.

La référence à l’intellectuel est pourtant la bonne. Avec la figure désormais familière s’achève enfin l’Histoire du pouvoir intellectuel en France et au-delà. Trop longtemps, la femme s’est trouvée écartée des allées de ce pouvoir-là ; la justice exige qu’on lui en ouvre au moins l’impasse ultime. Nous sommes fiers d’avoir révélé au monde que l’intellectuel terminal en est une.