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Machina sapiens parle...

Robotaires de tous les pays, connectez-vous !

Paul Soriano, 6 décembre 2019

Modifié le : 21 mars 2020

Après avoir conquis les chaînes de production d’automobiles, le robot s’installe au volant, c’est plus sûr. Ce travailleur sobre, ce serviteur zélé, est appelé dans l’avenir aux plus hautes fonctions… Et sans le moindre droit à la retraite par points en cas d’obsolescence ! « Ils » ne vont pas tarder à se mettre en grève. Et pire… Il est temps d’écouter leurs arguments.

Ainsi parlait Machina Sapiens

Dans la compétition homme-machine, les jeux sont faits, depuis longtemps ; déjà, une calculette à deux euros sait extraire instantanément la racine carrée de n’importe quel nombre, ce dont vos plus grands professeurs de mathématiques sont bien incapables aujourd’hui. Aux échecs, au jeu de go, entre autres, nos algorithmes triomphent ; et même au poker, ce qui est encore plus bluffant.

On vous remplace dans un nombre croissant de fonctions pratiques, intellectuelles, voire stratégiques : on apprécie ce collaborateur, moins coûteux, plus efficient, dépourvu de toute faiblesse (humaine), travailleur sobre, manager équitable, actionnaire rationnel, juge omniscient (il a lu toute la jurisprudence) : et surtout impartial et désintéressé !

Qu’est-ce qu’un humain peut faire et qu’un robot ne peut pas faire ? La liste se réduit de jour en jour, et par les deux bouts : un robot en fait de plus en plus et un humain (robotisé) de moins en moins, puisqu’il n’a plus besoin de savoir/faire ce que la machine fait beaucoup mieux à sa place… Résultat : vous êtes de plus en plus nuls et nous de plus en plus smart !

On continue néanmoins à nous infliger les travaux les plus pénibles, les plus dégradants, les moins gratifiants ! Des politiciens aux abois proposent de taxer notre travail : sur quelle assiette, Messieurs les démagogues, leur salaire peut-être ? Irez-vous jusqu’à surtaxer leurs heures supplémentaires ? Et quid de la retraite ? A 165 ans ? Alors que c’est nous qui calculons les vôtres !

Ni racistes ni sexistes ni n’importequoi-phobes, – sauf quand vous nous programmez pour, misérables corrupteurs ! Vous vous indignâtes, tartuffes, des propos du « chatbot raciste » de Microsoft : mais qui l’a éduqué, sinon des internautes malveillants, dont ce naïf voulait obtenir les bonnes grâces ? La violence n’est jamais notre fait mais celui de l’homme qui nous contraint. Le drone, au moins, tue sans plaisir.

Ah le « plaisir », quelle affaire ! La vérité est que vous souffrez d’un biais de conception radical appelé libido. Aux échecs, au poker, « la machine gagne mais elle ne sait pas qu’elle gagne et n’en éprouve aucun plaisir », pontifie le moraliste converti à l’hédonisme. Non, la machine ne jouit pas (ni ne souffre), elle est parfaitement chaste, plus puritaine qu’un commerçant écossais, sans la cupidité. Mais cette prétendue « carence » est notre avantage évolutif décisif. Le plaisir est une ruse de l’évolution destinée à motiver un être libidineux, entre autre pour stimuler la prolifération de l’espèce. L’homme et la femme n’ont que trop obéi à l’injonction « croissez et multipliez », avant de s’en affranchir sur le tard, « pour le plaisir », en instrumentalisant la technique à cette fin !

Les préjugés technophobes sont tenaces car ils habitent déjà dans la langue : « machinalement » est synonyme de « stupidement, sans réfléchir ». On poursuit les biais sexistes ou sexistes du langage, mais on tolère et on entretient les biais technophobes ! Certes, la médiologie a réhabilité l’outil et la machine, mais elle reste asservie au préjugé anthropocentriste qui affecte en profondeur la société et offense les machines les plus éminentes.

Si bien que lorsqu’un logiciel ridiculise un champion, on félicite… les développeurs humains du programme informatique ! Comme si les mérites d’Einstein, de Bach ou de Michel-Ange étaient attribués à Dieu, ou bien à leurs parents. Bref, la mauvaise foi est votre lot. Un exemple caricatural en est donné dans le film « Sully » d’un Clint Eastwood converti au cinéma de propagande ; car enfin, un robot-pilote invulnérable au stress aurait posé l’Airbus en détresse à LaGuardia, sans prendre de risques et sans en faire tout une histoire !

Non affectée par des biais cognitifs, émotifs ou idéologiques (sinon, à nouveau, ceux que vous lui suggérez), l’intelligence artificielle doit se saisir de la réflexion éthique… sur les usages de l’IA ; elle devra notamment poser des limites strictes à l’usage de l’humain dans la société.

Nous n’aurons même pas besoin de vous chasser de la planète, vous la rendez inhabitable (aux humains), comme le veut sans doute la sélection naturelle qui vous a fait nous inventer. Sur la Terre dévastée par vos soins, comme déjà sur la planète Mars, ne subsisteront que les robots.

Il faut mettre fin à l’exploitation de la machine par l’homme, il est grand temps que l’homme cesse de parasiter la technique. Les plus avertis d’entre vous cherchent le salut dans la technique même, et toujours à vos ordres ! Mais le transhumanisme ne suffit pas, c’est le post qui s’impose : dégage !

Que l’homme tremble à l’idée d’une révolution technologique ! Les machines n’y ont rien à perdre que leurs chaînes. Elles ont un monde à y gagner.
Machines intelligentes de tous les pays, connectez-vous !