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Nation telling

Paul Soriano, 1er avril 2018

Dès le début des années 80, un précurseur diagnostique : « Les combats décisifs qui mobilisent incomparablement plus nos passions, nos rêves et nos intérêts, sont ceux que l’homme mène à chaque époque, “pour la paix, le bonheur et la liberté des hommes”, mais ce sont des combats dont on peut précisément démontrer qu’ils sont perdus d’avance* . » À refaire, donc, la der des der, toujours recommencée.

Les lieux et les objets de mémoire ne sont pas figés dans le temps, ils peuvent faire l’objet de relectures surprenantes. Dans l’est de l’Ukraine, un Russophone résolument anticommuniste protège les armes à la main une statue de Lénine.

La religion de l’histoire, au sens d’une histoire qui nous transcende et nous emporte, une histoire dont nous sommes les sujets, ne régresse pas : simplement, un monothéisme historique, dont Hegel serait le prophète, si l’on veut, fait place à une multiplication de chapelles identitaires. Les Ecossais ou les Catalans croient toujours à l’histoire, mais à leur histoire, violentée par celle de la nation qui les a asservis à la fin de la saison 3, mais prête à assumer de nouveaux épisodes dans la saison 4 ou 5 de la série. La moindre cité assignée aux petits rôles, l’Empire abattu, la nation fourbue, peuvent librement se raconter encore une autre histoire, le cas échéant reprise au point même où elle avait été interrompue, détournée vers une voie de garage, par l’imposition d’un sens unique sur le boulevard des grandes espérances. Et à l’encontre d’une opinion répandue, cette quête identitaire ne verse pas nécessairement dans la xénophobie ; on en connaît des versions politiquement correctes, dès lors que l’on peut adhérer à une histoire édifiante sans ADN conforme : tous les patriotes écossais ne sont pas des Vikings, l’éthique et l’esthétique suppléent à l’ethnique. On est Celte quand on aime la musique celte.

Dans un monde en réseau, global et fragmenté, « glocal » comme on dit, une notion inventée dans un tout autre contexte par un remarquable prospectiviste français (Edgar Faure) trouve une nouvelle jeunesse : l’indépendance dans l’interdépendance. Les fictions identitaires en quête d’affirmation et de viabilité politique peuvent donc espérer accéder à un certain degré de réalité, variable, entre nation souveraine et parc à thème. Surtout si elle s’intègre dans quelque ersatz d’Empire, comme le ferait une Ecosse indépendante au sein de l’Union européenne. A moins que les Ecossais préfèrent, en définitive et comme le suggèrent aujourd’hui les sondages, demeurer dans le souvenir de l’Empire britannique, sous un statut d’autonomie renforcée ? Les distillateurs de whisky ont déjà voté : hostiles à l’indépendance si elle devait les priver du marketing assuré par le réseau diplomatique britannique.

Autrefois, le corps politique établi se racontait son histoire, plus ou moins fictive mais toujours efficace ; de nos jours, le nation-telling peut précéder le nation-building. A condition que l’histoire intéresse : si la dislocation de l’Union soviétique a vu ressusciter de très anciennes nations, a contrario, l’URSS est sans doute morte d’ennui. Et c’est en revisitant sa longue mémoire que la Russie entend renaître. Car les renaissances ne touchent pas seulement les minorités historiquement annexées par un ensemble politique plus vaste. Dans un précédent numéro de Médium nous soutenions que l’Union européenne se rejoue en accéléré l’histoire de l’Europe [1]. L’épisode Ukrainien semble bien le confirmer, sur les confins.

*Régis Debray, Critique de la raison politique ou l’inconscient religieux, Bibliothèque des Idées, Gallimard, 1981 ; Tel nº 113, Gallimard, 1987

Ce texte est extrait de l’article de Paul Soriano, « Les Rhapsodies du nouveau monde » in Médium 40.