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B-Médio

Nous, le réseau ?

Le non-lieu

Paul Soriano, 2 mars 2012

Modifié le : 2 octobre 2020

Avec le « wiki », les blogs et, désormais, les réseaux sociaux en ligne, le savoir et le pouvoir de tout un chacun bousculent les médiations établies et défient les corporations qui font autorité. Après le savant, le journaliste, le médecin, à qui le tour ? Le juge, l’avocat, le banquier ? Et le politique ? Insurrections 2.0 ? On peut toujours rêver.

 Le pouvoir de tout un chacun

Après le web 2.0 et les sites communautaires, les réseaux sociaux en ligne (dernière en date des appellations contrôlées, que nous abrègerons en RSL) défient l’une après l’autre les médiations établies entre le peuple et le savoir ou le pouvoir. Encore faut-il aussitôt nuancer cette affirmation : on ne sache pas que les oligarchies économiques et financières en soient gravement affectées à ce jour. Ajoutons que si les médiations établies sont remises en cause, le principe de médiation, lui, n’en est que renforcé. Tout comme la « presse », le « réseau » désigne des réalités à la fois techniques, industrielles, économiques et sociales. Quant aux médiations institutionnelles, elles tendent plutôt à se complexifier dans de nouveaux rapports de force où les puissances d’ancien régime (médiologique) réagissent, stratégiquement, à ce qui compromet leur emprise.

Au commencement était Wikipédia. Cette encyclopédie collaborative en ligne offense la corporation des détenteurs officiels du savoir, mais ne les exclut nullement : il ne s’agit pas de réfuter l’expertise mais d’en démocratiser en quelque sorte l’expression. Le médiologue diplômé pourra toujours corriger les bourdes qu’il croit repérer dans l’article qui traite de médiologie. Mais le produit lui-même (l’encyclopédie) importe moins que le processus de production. Tiré du nom du logiciel utilisé par le site Wikipédia, l’effet wiki se réfère plus généralement à tout dispositif collaboratif où le savoir, les capacités et les initiatives de tout un chacun peuvent s’agréger dans un réseau social en ligne. Le mot anglais empowerment rend bien compte de ces « capacités augmentées » dont les applications se multiplient, de l’entreprise à la scène politique en passant pour tous les domaines de la vie sociale et professionnelle.

L’effet wiki ou le savoir, la sagesse, le pouvoir de la foule ? Le terme est mal venu : une foule ne saurait produire ni savoir, ni sagesse ni pouvoir, tout au plus de la masse et de l’énergie, le plus souvent destructrice. En attendant mieux, le terme « tout un chacun » serait plus approprié. Au demeurant, les masses tellement sollicitées par la politique au XXe siècle sont absentes des réseaux sociaux en ligne. Même sur la place publique où fusionne le groupe, le manifestant armé d’un smartphone redevient un individu, un opérateur toujours un peu distancié. Observant les manifestations de la révolte des tentes, l’écrivain et cinéaste israélien Etgar Keret constate : « Ces gens de tous les horizons échangent beaucoup, on trouve des experts de tous les sujets [1]. ». Avec l’effet wiki, les nouvelles technologies de l’information ne stimulent pas seulement les flux de la communication, mais nourrissent aussi bien les « stocks » de la transmission : l’accumulation et la maintenance d’un savoir dans le cas de Wikipédia - un objet culturel susceptible de progrès continu – dont les pages « discussion » offrent par ailleurs un exemple de délibération en ligne (rudimentaire).

Le web 2.0, ses blogueurs et ses acteurs de terrains équipés de terminaux d’accès à la Toile, s’attaquent ensuite à un monopole autrement stratégique, celui que détenaient les médias, on l’a vu, à l’intersection du savoir (de l’information) et du pouvoir. Dans la nouvelle médiasphère, tout un chacun accède à un système technique ouvert, l’Internet, bien différent de l’appareil industriel opéré par les seules entreprises de médias pour fabriquer et diffuser leurs productions. Si bien que rien ne permet de distinguer matériellement le blogueur du journaliste, l’un et l’autre affairé devant son écran-clavier : de là à s’interroger sur ce qui les distingue sur d’autres plans… En tout cas, le nombre de cartes de presse distribuées en France a diminué pour la première fois l’an dernier, après avoir triplé entre 1975 et 2010.

Jusqu’en 2010 aussi, on pouvait encore douter de l’impact politique des RSL. Depuis, le doute est levé, même si l’histoire, une fois de plus, en prend à son aise : une précédente vague de révolutions programmées dans l’Allemagne industrielle surgit dans la Russie d’ancien régime ; cette fois-ci, les insurrections orientales 2.0 précèdent et inspirent, en mode mineur, les indignations occidentales 2.0.

Dans des sociétés privées d’espace public institutionnel, on découvre que les RSL offrent une agora de substitution. L’articulation entre cet espace virtuel et la place publique où se déroule physiquement l’insurrection est bien symbolisée par ce manifestant armé d’un téléphone mobile à caméra dont les images seront peut-être diffusées sur le réseau et reprises en boucle par les médias traditionnels. La révolte a trouvé sa figure historique : Gavroche connecté. Quant à nous qui jouissons pourtant de médiations démocratiques proposées en modèle aux insurgés, nous voilà saisis d’un doute : exposés à l’ « effet diligence [2] » qui consiste ici à plaquer de nouveaux dispositifs démocratiques sur des institutions d’un autre âge au lieu de les révolutionner, ne serions-nous pas en retard sur ces pionniers ?

Notes

[1Le Monde du 7 août 2011

[2Les premiers wagons de chemin de fer et les premières automobiles étaient dessinés sur le modèle de la diligence.