« Et si je me trompe, je sais que vous me corrigerez » (Jean-Paul II)

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Présence des morts

Ils sont partout

Paul Soriano, 11 août 2019

Modifié le : 19 août 2020

L’humanité compte dix fois plus de morts que de vivants. Connus ou pas, cent milliards d’immortels surplombent l’espace et le temps dans une parfaite ubiquité.

Seule une mince élite survit mais les anonymes ne sont pas moins immortels que les autres : on ne meurt qu’une fois. Ce n’est pas la Camarde qui les (re)tue, c’est l’oubli, tueur discret, meurtre parfait… Les rares élus, pour leur part, ne chôment pas [1]

Ils sont partout

On a beau les assigner à résidence, incinérer leur corps, ils s’infiltrent partout. Les rues et les monuments, les bibliothèques et les écoles, les musées et les médias, sans parler d’Internet, témoignent de leur présence spectrale obstinée. Majoritaires parmi les élites que recensent dictionnaires et encyclopédies, ils détiennent un quasi-monopole sur les noms de rues qui affichent celui d’une personne. Leurs œuvres de pierre font le meilleur de notre cadre de vie où ils nous prêtent leur don d’ubiquité puisque la moindre promenade dans une ville un peu ancienne nous fait voyager dans le temps : nos cités sont des catacombes. Fêtés le 2 novembre, le reste du temps ils nous obsèdent.

Bien loin de reposer en paix dans la tombe, ils s’agitent dans nos consciences et même dans notre inconscient. Durkheim : « en chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l’homme d’hier ; c’est même l’homme d’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous […] ; il forme la partie inconsciente de nous-mêmes [2]… » Les morts ne sont pas seulement parmi nous, ils sont en nous, parfois ils sont nous.

Via les citations des plus notoires et les proverbes anonymes du plus grand nombre (« les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage… », constate Annie Ernaux dans Les années) ils ne cessent de nous faire parler, dans cette langue qui est leur œuvre et qu’ils nous ont léguée. Ils sont les interlocuteurs (sur)naturels du philosophe, les maîtres de l’artiste, les mentors du politicien – il n’y a pas que les fous qui se prennent pour Napoléon. Les puissants en ce bas monde les sollicitent pour asseoir leur autorité. Dans les sciences et les techniques, le nom d’un savant disparu donné à un théorème témoigne de leur contribution au savoir accumulé. Dans un moins noble registre, ils rendent toutes sortes de petits services : tel quidam emprunte à la grandeur d’un ancêtre pour se hausser un peu soi-même ; on les embringue sans cesse dans nos petites querelles. Le prétendu self made man, outre qu’il a été fabriqué comme tout le monde par sa maman dans un utérus doit cette ridicule fanfaronnade à des ancêtres qui l’ont ainsi formé et réformé

Leur générosité est sans limite

Outre les vieilles pierres, nous leur devons la vie, notre nom, une bonne part de nos avoirs et de notre être, nos émotions, nos goûts et affinités et notre art de vivre. On interprète leur musique, on contemple leur peinture, on lit leurs œuvres. Ils peuplent les livres d’histoire et parfois les romans, aux côtés de personnages fictifs avec lesquels ils s’hybrident pour enfanter un mythe indéfiniment recyclable, Œdipe, Ulysse… Nous plagions impunément leurs histoires et celles dont ils sont les héros, l’Histoire est leur bain de jouvence.

De bonne compagnie, ils rendent volontiers sa visite à l’homme cultivé qui les fréquente, enrichissant le cercle de ses relations bien au-delà de ce que permet d’espérer le commerce avec des contemporains quelconques. Ne cédons pas à l’angélisme : depuis leur enfer, les pires d’entre eux continuent d’influencer les pires d’entre nous… Bref : malgré les éloges funèbre et tous les cultes que nous leur rendons, et même s’ils nous doivent leur survie, jamais un Panthéon n’abolira notre dette à l’égard de ces généreux donateurs.

La dette, dit Pierre Nora, inspire aux vivants « ce sentiment, qui a pesé sur les hommes pendant des siècles, que nous devons à nos ancêtres d’être ce que nous sommes ». L’usage ne consume pas les biens qu’ils nous lèguent, il les reproduit et les perpétue, et le legs s’enrichit encore quand on l’accommode à la manière de ou à l’esprit du temps. Pourtant ces créanciers magnanimes ne réclament jamais leur dû. Quant aux intérêts de la dette, ils sont immédiatement capitalisés puisque chaque fois qu’un vivant puise dans le crédit de quelqu’un qui n’est plus, il confirme et renforce l’autorité du prêteur ; en te donnant la parole, cher disparu, je m’en empare, je jouis de ta popularité tout en l’accroissant : dans l’empire des morts comme dans le cyberespace, ce « référencement croisé » est la clé de la notoriété.

La dialectique du mort et du vivant

Une génération ne peut en enchaîner une autre décrète Saint-Just, mais lui-même convoque les Anciens : « il n’est pas de citoyen qui n’ait sur lui [le roi] le droit que Brutus avait sur César [3]  ». Car si le terme « archive » suggère la tombe où gît leur parole, l’archaïque, il évoque en même temps le commencement, la jeunesse même, et la vitalité qui lui est attachée : on se ressource auprès des morts quand le présent devient décidément mortel.

Entre eux et nous la symbiose est étroite car si nous leur devons beaucoup ils nous doivent aussi l’essentiel : nous leur ouvrons nos conservatoires et nos âmes en échange du droit d’en exploiter le contenu à notre guise, leurs œuvres livrées aux emprunts, interprétations et relectures, au plagiat pur et simple, lequel n’est un délit qu’à l’égard des auteurs de ce monde ou des ayant-droit. On ne se nourrit pas de leur chair (ni de leurs protéines, comme dans le film Soleil Vert) ; ce sont les rats qui ruinent les archives, nous, nous les butinons à la manière des abeilles, métaboliquement.

Ils agissent bel et bien, en ce sens qu’ils motivent les vivants, les meuvent, les émeuvent et les contraignent, en conscience ou chez le notaire où leurs (dernières) volontés sont mieux respectées que les nôtres ; d’autant que les trépassés montrent une belle constance : jamais mort, homme ou femme, ne varie. De leur côté, ils sont asservis à des « grands électeurs », l’historien, le biographe, le romancier, l’artiste… qui détiennent sur eux un droit de survie et de mort ; mais le commun des mortels est tout aussi capable de réveiller un mort en le nommant.

Une société élitiste

C’est du fait des vivants que leur société est à ce point élitiste. Nous structurons leur monde à l’image du nôtre et la sélection culturelle élimine sans pitié les petites gens : on parle de royaume ou d’empire des morts, jamais de république. Par la voix du Prêtre dans son Catéchisme, Comte, expert en thanatocratie, expose froidement cette discrimination assumée : si l’Humanité est « l’ensemble des êtres humains, passés, futurs, et présents », cet ensemble se réduit immédiatement à « ceux-là seuls qui sont réellement assimilables [sic], d’après une vraie coopération à l’existence commune… [car] beaucoup restent à l’état parasite… » – on croirait lire un partisan de l’immigration choisie. Et de citer des défunts illustres à l’appui de sa thèse : les trépassés ordinaires ne sont même pas dignes de l’enfer dont ils pourraient au moins tirer quelque gloire (Dante) ; ils ne sont venus au monde que pour servir d’engrais (L’Arioste). La République positiviste n’est guère démocratique et (à la différence de Comte) franchement misogyne, si l’on considère la liste des résidents du Panthéon.

Au XXe siècle, hélas, les masses sont enfin honorées, sur les monuments aux morts, puis, sur les stèles, les martyrs des camps, tandis que les millions de victimes des armes de destruction massive sont pour leur part purement et simplement effacées. On saluera donc la consultation publique lancée en septembre 2013 sur Internet par le Centre des monuments nationaux, qui a retourné 2 000 noms de candidats et candidates à la canonisation républicaine. En fait, c’est le numérique et les techniques de simulation qui promettent aujourd’hui une vraie démocratisation de l’immortalité. On y reviendra.

Les grands morts de progrès

D’un point de vue religieux, le commerce avec les défunts ne va pas de soi. L’Église condamne le culte des morts, sinon celui des saints, et plus généralement l’occultisme, fidèle en cela à sa matrice judaïque : « Si quelqu’un s’adresse aux morts et aux esprits, pour se prostituer après eux, je tournerai ma face contre cet homme, je le retrancherai du milieu de son peuple » (Lévitique, 2:6, Bible Segond). Le protestantisme est hostile à la superstition, mais c’est sur ses terres que le spiritisme a fleuri – peut-être un effet pervers de la communication directe avec le plus illustre des morts, lequel répliquera par la plus cinglante des épitaphes à son meurtrier présumé : « Nietzsche est mort, signé Dieu ».

La République se montre plus accommodante, avec le culte des grands hommes de progrès. La fraternité républicaine implique en effet quelque parentalité, au moins symbolique, mère patrie et père de la nation. S’il est vrai que le corps politique ne peut trouver son principe d’unité, son âme en somme, qu’en dehors de lui-même, extérieur et supérieur à la communauté des vivants, alors le culte des morts apporte une solution efficace. La monarchie propose une variante générationnelle et dynastique élégante : le Roi est mort, vive le Roi. À cet égard, la République semble régresser, mais le culte des grands hommes est plus ouvert que celui des ancêtres car on meurt à tout âge, vieux sage et jeune héros, d’autant que la guerre de 14-18 va bientôt accroître la quote-part des enfants de la patrie.

Ce culte doit beaucoup à notre expert susmentionné, dont la religion de l’humanité ne connaît d’autres dieux que les grands hommes disparus ayant contribué au progrès universel. La République entendra la prédication d’Auguste Comte. Au Panthéon, temple commun à tous les dieux, le recrutement est élargi : des savants, des juristes, des écrivains ont rejoint les chefs politiques et les braves – et ce n’est qu’un début puisqu’un rapport au Président de la République (octobre 2013) propose de « Faire entrer le peuple au Panthéon ». Mais Auguste, lui, patiente au purgatoire. N’en déplaise à Philippe Muray [4], il serait malveillant de suspecter l’occultisme : certains de ces grands hommes ne nous ont-ils pas affranchis de la superstition ? Seul Victor Hugo, hélas, semble bien avoir rechuté.


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Notes

[1Avertissement : ce texte est co-écrit, idées ou expressions soufflées par un auteur disparu, plus d’une fois à notre insu et donc sans italiques ni guillemets..

[2Durkheim E., L’Évolution pédagogique en France, Paris, Alcan, 1938, cité par Gérard Mauger dans sa postface à l’ouvrage de Karl Mannheim, Le problème des générations, 1928.

[3Discours du 13 novembre 1792. Et encore : « Le monde est vide depuis les Romains ; mais leur mémoire le remplit et prophétise le nom de liberté. » (Discours à la Convention nationale, 11 germinal an II).

[4Le XIXe siècle à travers les âges, Denoël, 1984, Gallimard, « Tel », 1999.


Références

Chronique tirée d’un article de Médium 60-61 paru sous le titre « Nos amis les morts »