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Présence des morts

Nos amis les morts

Paul Soriano, 6 février 2018

Modifié le : 11 août 2019

La survie matérielle des morts doit tout à la technique et aux institutions chargées de conserver leurs traces mémorables. Mais la présence du disparu requiert un médium vivant (vous et moi) qui lui prête vie, lui accorde l’hospitalité (de sa conscience). Et se trouve alors possédé par lui.

Pour Louise Merzeau et Robert Damien, nos chers disparus.

[Avertissement : ce texte est co-écrit, idées ou expressions soufflées par un auteur disparu, plus d’une fois à notre insu et donc sans italiques ni guillemets.]

L’humanité compte environ dix fois plus de morts que de vivants. Connus ou pas, cent milliards d’immortels surplombent l’espace et le temps dans une parfaite ubiquité. Seule une mince élite survit vraiment mais, tel notre soldat inconnu, les anonymes ne sont pas moins immortels que les autres (on ne meurt qu’une fois). Ce n’est pas la Camarde qui les (re)tue, c’est l’oubli, tueur discret, meurtre parfait… Les rares élus, pour leur part, ne chôment pas.

Comment ne pas croire aux fantômes ?

On a beau les assigner à résidence, incinérer leur corps, ils s’infiltrent partout. Les rues et les monuments, les bibliothèques et les écoles, les musées et les médias, sans parler d’Internet, témoignent de leur présence spectrale obstinée. Majoritaires parmi les élites que recensent dictionnaires et encyclopédies, ils détiennent un quasi-monopole sur les noms de rues qui affichent celui d’une personne. Leurs œuvres de pierre font le meilleur de notre cadre de vie où ils nous prêtent leur don d’ubiquité puisque la moindre promenade dans une ville un peu ancienne nous fait voyager dans le temps : nos cités sont des catacombes. Fêtés le 2 novembre, le reste du temps ils nous obsèdent.

Leur générosité est sans limite. Outre les vieilles pierres, nous leur devons la vie, notre nom, une bonne part de nos avoirs et de notre être, nos émotions, nos goûts et affinités et notre art de vivre. On interprète leur musique, on contemple leur peinture, on lit leurs œuvres. Ils peuplent les livres d’histoire et parfois les romans, aux côtés de personnages fictifs avec lesquels ils s’hybrident pour enfanter un mythe indéfiniment recyclable, Œdipe, Ulysse… Nous plagions impunément leurs histoires et celles dont ils sont les héros, l’Histoire est leur bain de jouvence.

Les personnages de fiction collaborent à la notoriété posthume de l’auteur, quitte à lui faire un peu d’ombre : on doute de l’existence du prétendu Shakespeare, pas de celle de Hamlet ; Don Quichotte et Sancho Panza sont plus populaires que Cervantès et Madame Bovary plus connue que Flaubert. Machin, sa vie son œuvre ? Pour la postérité, pariez sur l’œuvre, et si vous tenez à survivre personnellement, optez pour l’autobiographie ou le roman d’autofiction.

Peut-on pour autant parler d’eux au présent ? Un esprit positif objectera que les œuvres de nos chers disparus ont été produites de leur vivant, et ne doivent qu’aux soins de leurs conservateurs (animés) de survivre matériellement à leurs auteurs. Certes, mais pourtant ils « habitent » bel et bien notre conscience, ici et maintenant, et même notre inconscient. Durkheim : « en chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l’homme d’hier ; c’est même l’homme d’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous […] ; il forme la partie inconsciente de nous-mêmes [1]… » Les morts ne sont pas seulement parmi nous, ils sont en nous, parfois, ils sont nous.

Via les citations des plus notoires et les proverbes anonymes du plus grand nombre (« les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage… », constate Annie Ernaux dans Les années) ils ne cessent de nous faire parler, dans cette langue qui est leur œuvre et qu’ils nous ont léguée. Ils sont les interlocuteurs (sur)naturels du philosophe, les maîtres de l’artiste, les mentors du politicien – il n’y a pas que les fous qui se prennent pour Napoléon. Les puissants en ce bas monde les sollicitent pour asseoir leur autorité. Dans les sciences et les techniques, le nom d’un savant disparu donné à un théorème, une loi ou une équation témoigne de leur contribution au savoir accumulé. Dans un moins noble registre, ils rendent toutes sortes de petits services : tel quidam emprunte à la grandeur d’un ancêtre pour se hausser un peu soi-même ; on les embringue sans cesse dans nos petites querelles. Le prétendu self made man doit cette ridicule fanfaronnade à des ancêtres qui l’ont ainsi formé et réformé depuis le XVIe siècle.

De bonne compagnie, ils rendent volontiers sa visite à l’homme cultivé qui les fréquente, enrichissant le cercle de ses relations bien au-delà de ce que permet d’espérer le commerce avec des contemporains quelconques. Ne cédons pas à l’angélisme : depuis leur enfer, les pires d’entre eux continuent d’influencer les pires d’entre nous… Bref : malgré les éloges funèbre et tous les cultes que nous leur rendons, et même s’ils nous doivent de survivre, jamais un Panthéon n’abolira notre dette à l’égard de ces généreux donateurs.

La dialectique du mort et du vivant

La dette, dit Pierre Nora, inspire aux vivants « ce sentiment, qui a pesé sur les hommes pendant des siècles, que nous devons à nos ancêtres d’être ce que nous sommes ». L’usage ne consume pas les biens qu’ils nous lèguent, il les reproduit et les perpétue, et le legs s’enrichit encore quand on l’accommode à la manière de ou à l’esprit du temps. Pourtant ces créanciers magnanimes ne réclament jamais leur dû. Quant aux intérêts de la dette, ils sont immédiatement capitalisés puisque chaque fois qu’un vivant puise dans le crédit de quelqu’un qui n’est plus, il confirme et renforce l’autorité du prêteur : dans l’empire des morts comme dans le cyberespace, ce « référencement croisé » est la clé de la notoriété : en te donnant la parole, cher disparu, je m’en empare, je jouis de ta popularité tout en l’accroissant.

Une génération ne peut en enchaîner une autre décrète Saint-Just, mais lui-même convoque les Anciens : « il n’est pas de citoyen qui n’ait sur lui [le roi] le droit que Brutus avait sur César [2] ». Car si le terme « archive » suggère l’archaïque, il évoque aussi le commencement, la jeunesse même, et la vitalité qui lui est attachée : on se ressource auprès des morts quand le présent devient décidément mortel.

Entre eux et nous la symbiose est étroite ; elle suggère une sorte de dialectique du mort et du vivant car si nous leur devons beaucoup ils nous doivent aussi l’essentiel ; en gros : nous leur ouvrons nos conservatoires et nos âmes en échange du droit d’en exploiter le contenu à notre guise, leurs œuvres livrées aux emprunts, interprétations et relectures, au plagiat pur et simple, lequel n’est un délit qu’à l’égard des auteurs de ce monde ou des ayant-droit. On ne se nourrit pas de leur chair (ni de leurs protéines, comme dans le film Soleil Vert) ; ce sont les rats qui ruinent les archives, nous, nous les butinons à la manière des abeilles, métaboliquement.

Ceux qui ne sont plus agissent, en ce sens qu’ils motivent les êtres animés, les meuvent, les émeuvent et les contraignent, en conscience ou chez le notaire où leurs (dernières) volontés sont mieux respectées que les nôtres ; d’autant que les trépassés montrent une belle constance : jamais mort, homme ou femme, ne varie. De leur côté, ils sont asservis à des « grands électeurs », ces médiums qui détiennent sur eux un droit de survie et de mort : historien, biographe, zélateur, romancier, artiste… ; mais le commun des mortels est capable de réveiller un mort en le nommant.

C’est du fait des vivants que leur société est à ce point élitiste. Nous structurons leur monde à l’image du nôtre et la sélection culturelle élimine sans pitié les petites gens. On parle de royaume ou d’empire des morts, jamais de république. Par la voix du Prêtre dans son Catéchisme, Comte, expert en thanatocratie, expose froidement cette discrimination assumée : si l’Humanité est « l’ensemble des êtres humains, passés, futurs, et présents, cet ensemble se réduit immédiatement à « ceux-là seuls qui sont réellement assimilables [sic], d’après une vraie coopération à l’existence commune… [car] beaucoup restent à l’état parasite… » – on croirait lire un partisan de l’immigration choisie. Et de citer des défunts illustres à l’appui de sa thèse : les trépassés quelconques ne sont même pas dignes de l’enfer dont ils pourraient au moins tirer quelque gloire (Dante) ; ils ne sont venus au monde que pour servir d’engrais (L’Arioste !). La République positiviste n’est guère démocratique et (à la différence de Comte) franchement misogyne, si l’on considère la liste des résidents du Panthéon.

Au XXe siècle, hélas, les masses sont enfin honorées, sur les monuments aux morts, puis, sur les stèles, les martyrs des camps, tandis que les millions de victimes des armes de destruction massive sont pour leur part purement et simplement effacées. On saluera donc la consultation publique lancée en septembre 2013 sur Internet par le Centre des monuments nationaux, qui a retourné 2 000 noms de candidats et candidates à la canonisation républicaine. En fait, c’est le numérique et les techniques de simulation qui promettent aujourd’hui une vraie démocratisation de l’immortalité. On y reviendra.

D’un point de vue religieux, le commerce avec les défunts ne va pas de soi. L’Église condamne le culte des morts, sinon celui des saints, et plus généralement l’occultisme, fidèle en cela à sa matrice judaïque : « Si quelqu’un s’adresse aux morts et aux esprits, pour se prostituer après eux, je tournerai ma face contre cet homme, je le retrancherai du milieu de son peuple » (Lévitique, 2:6, Bible Segond). Le protestantisme est hostile à la superstition, mais c’est sur ses terres que le spiritisme a surtout fleuri – peut-être un effet pervers de la communication directe avec le plus illustre des morts, lequel répliquera par la plus cinglante des épitaphes à son meurtrier présumé : « Nietzsche est mort, signé Dieu ».

La République se montre plus accommodante, avec le culte des grands hommes de progrès. La fraternité républicaine implique en effet quelque parentalité, au moins symbolique, mère patrie et père de la nation. S’il est vrai que le corps politique ne peut trouver son principe d’unité, son âme en somme, qu’en dehors de lui-même, extérieur et supérieur à la communauté des vivants, alors le culte des morts apporte une solution efficace. La monarchie propose une variante générationnelle et dynastique élégante : le Roi est mort, vive le Roi. À cet égard, la République semble régresser, mais le culte des grands hommes est plus ouvert que celui des ancêtres car on meurt à tout âge, vieux sage et jeune héros, d’autant que la guerre de 14-18 va bientôt accroître la quote-part des enfants de la patrie.

Ce culte doit beaucoup à notre expert susmentionné, dont la religion de l’humanité ne connaît d’autres dieux que les grands hommes disparus ayant contribué au progrès universel. La République entendra la prédication d’Auguste Comte. Au Panthéon, temple commun à tous les dieux, le recrutement est élargi : des savants, des juristes, des écrivains ont rejoint les chefs politiques et les braves – et ce n’est qu’un début puisqu’un rapport au Président de la République (octobre 2013) propose de « Faire entrer le peuple au Panthéon ». Il y a plusieurs comtes (d’Empire) au Panthéon, mais Auguste, lui, patiente au purgatoire. N’en déplaise à Philippe Muray [3], il serait malveillant de suspecter l’occultisme : certains de ces grands hommes ne nous ont-ils pas affranchis de la superstition ? Seul Victor Hugo, hélas, semble bien avoir rechuté.

Médiums animés

Le langage permet déjà d’évoquer et de faire parler les absents, morts ou vifs, mais ce sont les mémoires techniques et les institutions associées qui donnent toute sa portée à cette propriété. La technique enregistre, archive et restitue les traces laissées par les défunts, d’abord l’écrit et l’image, beaucoup plus tard (cinq mille ans après !) le son et l’image animée, mais celles des trépassés ne sont ni plus (ni moins) inertes que celle des vivants : entre la photographie d’un être envie et celle d’un autre qui ne l’est plus, nulle différence, sinon que la seconde pourrait nous émouvoir davantage, mais sans rapport avec la matérialité de l’image. Il faut donc encore rendre compte de la présence des morts.

Car enfin, c’est toujours au présent qu’opèrent, sur les vivants, les traces porteuses de sens et capables d’éveiller des idées, des sentiments, cette émotion qu’éveille en moi le souvenir du cher disparu ou celle qui saisit les participants au culte, dans le recueillement collectif. Ou celles que nourrissent les œuvres d’art du passé, pourtant figées. Les traces (mortes) opèrent un peu comme des semences (vivantes), qui germeraient dans les âmes. Cette métaphore, tirée de la culture agricole pour dire la culture intellectuelle, nous vient justement de Socrate, dans le Phèdre  [4]  :

« Mais celui qui possède la science du juste, du beau et du bien#488_1, dirons-nous qu’il a moins de bon sens que l’agriculteur dans l’usage qu’il ferait des semences qui sont les siennes ? » (276c). C’est dans l’âme de l’interlocuteur que l’on plante et l’on sème « des discours qui ne sont pas stériles, mais qui ont en eux une semence d’où viendront d’autres discours qui, poussant en d’autres naturels, seront en mesure de toujours assurer à cette semence l’immortalité… » (277a).

Au fait : qui s’exprime au juste dans cette citation ? Socrate ou l’auteur de cet article en quelque sorte « possédé » par lui ? En énonçant son nom, qui est comme l’essence immortelle d’un être, mort ou vif, voire fictif, un vivant se trouve en effet aussitôt habité par un être auquel il prête vie, sans table tournante ni concours d’un « spirite » professionnel. Car si le mode d’existence des morts est médiologique, leurs relations avec les vivants impliquent nécessairement un médium. Le médiologique rend compte du transport des idées, mais comment le médium se trouve-t-il lui-même transporté… au royaume des morts [5] ? Feu Julien Gracq l’explique parfaitement à propos du médium livre [6] :

« De même qu’il n’est guère possible d’évoquer quelque détail physique d’une personne qui vous est familière, sans qu’elle reprenne vie sympathiquement et se réanime toute dans le souvenir, de même la faculté d’évocation caractéristique de la fiction écrite (…) s’exerce aussi de chacune de ses parties, même infimes, sur sa propre totalité. Si je reviens à une page d’un livre qui m’est familier, c’est le livre entier (…) qui vient me repeupler. La mémoire des livres est une mémoire bourgeonnante, étrangement multipliée parce que chacun de ses éléments est lui-même un petit monde en puissance d’éclosion. » [souligné par nous].

Répéter ou lire les paroles d’un défunt (Julien Gracq, par exemple…), c’est donc bel et bien se trouver possédé par cet être singulier qui a énoncé cette phrase singulière. Et si la pensée est comme un dialogue intérieur, il arrive qu’un mort prenne en quelque sorte la place de l’interlocuteur, parfois subrepticement. Du reste, on est toujours possédé par ce que l’on perçoit et qui, mort ou vif, affecte notre âme. Mais qui au juste nous affecte lorsque nous sommes saisis par la beauté d’un paysage (une œuvre sans auteur) ? On ferait bien de prendre au sérieux et au premier degré l’étymologie du mot « enthousiasme » qui signifie littéralement, en ancien grec, la présence du divin dans un être.

Socrate médiologue

Demandons justement leur avis aux Anciens et convoquons pour cela feu Socrate sous couvert de feu Platon. On découvre ainsi un Socrate médiologue (un « ancêtre ») qui non seulement s’interroge sur ce que le médium technique (l’écrit, dans le Phèdre) fait à la pensée, mais introduit le médium animé avant et après le médium technique. Le poète inspiré est possédé par une divinité dont la Muse assure en quelque sorte la médiation et le divin Platon, pour sa part, considère que cette possession est une des formes de folie (manía) [7]. Du dieu au simple mortel enthousiasmé par le parole poétique, une médiation en chaîne articule la Muse, l’auteur, le rhapsode, éventuellement les interprètes et autres exégètes [8]

Platon dans le Phèdre ne « condamne » donc pas l’écriture, il craint qu’elle ne fige la pensée et, ce faisant… la tue. Il anticipe en quelque sorte la « lecture » des textes par des machines – depuis on leur apprend aussi à écrire… Mais lire - ce qui s’appelle lire – l’œuvre littéraire ou philosophique d’un écrivain disparu, c’est précisément la remettre en mouvement, à nouveau : lui prêter vie. La preuve en est que l’on continue à noircir des milliers de pages pour savoir ce qu’a vraiment dit (écrit) Hegel, ou bien Heidegger, lequel ne cesse de comparaître à nouveau devant ses juges, dont certains brandissent la peine de mort (éditoriale).

Communiquer avec les morts

« Ensemble des pratiques destinées à mettre les vivants en relation avec les morts » : cela définit assez bien l’objet de la médiologie ou tout au moins de la transmission. Mais c’est aussi, hélas, la définition que le dictionnaire [9] donne du… spiritisme ! On va devoir faire le tri.

Il est surprenant qu’une discipline positive comme la médiologie et une pratique occulte comme le « spiritisme » utilisent le même concept : « médium » ; ils lui donnent certes des significations différentes mais en partagent la double acception : celle d’intermédiaire et celle de milieu. Un Brésilien ne serait pas si surpris : dans son pays [10] on rend un véritable culte à deux Français : le positiviste Auguste Comte et le spiritiste Allan Kardec.

À première vue, le spiritisme semble radicalement anti-médiologique puisqu’il présume une communication directe immatérielle, « télépathique », entre esprits, à tout le moins entre l’esprit du défunt et celui du médium. De manière paradoxale, toutefois, le spiritisme met en œuvre toutes sortes d’appareillages, et jusqu’à la rematérialisation partielle ou totale du corps… Et d’autre part, il confie à des professionnels (des êtres doués de facultés psychiques particulières) ce que chacun est capable de pratiquer à tout instant. Au fond, tout en prêtant aux morts des facultés dont ils se trouvent dépourvus, le spiritisme dresse des obstacles à la communication avec eux : le prérequis technique et la compétence spécifique du médium. On peut pourtant faire parler les morts et « communiquer » avec eux [11] sans table tournante ni médium « professionnel ».

On les interpelle et ils nous interpellent aussi, au présent. Du discours de Malraux, lors du transfert des centres de Jean Moulin au Panthéon (que l’on peut voir et entendre aujourd’hui en vidéo sur YouTube), on a surtout retenu le finale où il brise le récit pour s’adresser, en mode vocatif, au héros supplicié : « entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège… » avant de s’adresser sur le même mode aux vivants parmi les vivants, la jeunesse de France : « Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France. »

Les défunts apostrophent de leur côté les vivants – ce que fait justement aussi feu André Malraux par vidéo interposée. Un genre littéraire mineur, l’épitaphe, leur donne la parole, même si, trop souvent, on les fait un peu parler ; l’épitaphe n’échappe pas aux clichés édifiants qui font préférer le laconique RIP, mais c’est parfois un art subtil où le respect alterne avec la rosserie, la piété avec l’humour, et dont la concision évoque celle du tweet. En le disant comme Cyrano, spadassin, poète et amant pour le compte d’autrui, cela donne : noble : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes couchés ici dociles à ses ordres » (Léonidas) ; vindicatif : « Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os (Scipion l’Africain) ; cocasse : « Je vous l’avais bien dit que j’étais malade » (prêté à Groucho Marx). Même facétieuses, ces inscriptions ont plus d’autorité que les paroles de l’intéressé, de son vivant.

Les disparus connaissent un autre mode d’existence encore, la représentation, via un médium animé (« acteur ») ou imaginaire (« personnage »). Un mort de quelque notoriété survit dans ses avatars littéraires ou spectaculaires et la représentation se conjugue avec le mode d’existence technique : désormais, on peut voir et revoir (et entendre), dans son rôle, un acteur lui-même décédé ; au théâtre, des acteurs du « spectacle vivant » incarnent encore mais le plus souvent de nos jours, ce sont des spectres de fantômes qui s’agitent sur les écrans.

Comparée à cette débauche d’apparitions, l’existence d’un vivant, fût-il un « personnage médiatique », paraît un peu étriquée. Les morts n’ont pas le monopole du mode d’existence médiologique ; on dit par exemple qu’un écrivain digne de ce nom existe dès son vivant par ses livres surtout. Certes, un auteur disparu ne donne plus d’interviews mais on peut désormais revoir celles qu’ils a données. Certes, il n’écrit plus, mais c’est peut-être mieux ainsi : tel grand écrivain n’eût-il pas été mieux inspiré de ne pas publier telle « œuvre tardive » ?

Les morts sont nos amis

En logosphère on enregistrait déjà la correspondance et les petits papier, en vidéosphère les images et la moindre des déclarations. À l’ère numérique enfin, les défunts sont invités à s’exprimer d’outre-tombe au présent : « Délivrez des messages à vos proches même après votre décès » suggère le site after-me.com. Sur les réseaux sociaux, le décès n’interrompt plus l’existence sociale d’un sujet. « Lorsque quelqu’un nous quitte, il ne sort pas de nos mémoires pour autant, ou de notre réseau social » déclare un collaborateur de Facebook sur le blog officiel du site. Il est vrai que le compte Facebook ou Twitter d’un abonné décédé peut continuer de vivre, comme si de rien n’était, aussi longtemps que ses « amis » et « followers » continuent de le nourrir.

Mieux : grâce à un chatbot (robot tchatcheur) intelligent et convenablement « éduqué », sur le modèle du médium pasticheur de grands écrivains, un défunt pourra poursuivre sa participation à la grande conversation en ligne… C’est tellement « réaliste » que certains lui demandent comment s’est produit l’accident qui a coûté la vie à l’intéressé ! Et du reste rien n’interdit de remplacer aussi un vivant par son chatbot, et alors : « si votre copine vous quitte, vous continuerez à fréquenter sa Replika  ; et elle sera toujours amoureuse, puisque le chatbot travaille à partir de messages précédant la rupture ». Replika est en somme le produit d’une espèce de fondamentalisme médiologique visant à remplacer le médium animé lui-même par une machine : le Verbe désincarné, la machine s’invite dans le débat.

Sinon, la technologie propose également les obsèques en live (Père-Lachaise) ; la tombe connectée ; les messages d’anniversaire post-mortem programmés ; l’ubérisation de l’entretien des tombes, aux bons soins des flâneurs nécrophiles ; le dopage du score de popularité de vos chers disparus… On ne compte plus les concerts de stars décédées via des hologrammes (que certains animent de leur vivant), ou encore les Tribute bands ou cover bands qui se contentent de singer des groupes pop célèbres. Enfin, et dans une perspective éco-nécro : métamorphoser le corps du défunt en végétal, grâce à des capsules biodégradables accueillant ses cendres et enfouies sous un arbre – ce qui revient, nous semble-t-il, à confier à la technique (et au commerce) ce que d’ordinaire la nature fait très bien elle-même, et gratuitement.

Tout progrès des technologies de l’information accroît la présence apparente des morts ; la technique tend du même coup à court-circuiter les institutions qui assuraient une médiation entre eux et nous (tel l’historien) afin d’en conserver sinon le meilleur du moins le mémorable ; désormais l’insignifiant est tout aussi prisé : parce qu’il fait plus vivant ? Chacun accède directement aux « limbes numériques » où les archives numérisées, écrites et audio-visuelles, se prêtent à la manipulation : on peut aussi désormais les faire mentir, ou mieux, émettre des fake news [12]. Le commerce avec les morts, comme celui des biens et services, se trouve à son tour « ubérisé ».

Tout cela introduit dans la relation une certaine familiarité : les morts deviennent nos « spectres familiers », ou nos « amis » au sens des réseaux sociaux ; ils participent encore, on l’a vu, à la grande conversation numérique. Mais ce qu’ils gagnent en présence (en audience et en visibilité), les défunts le perdent en autorité. More is less  : présence augmentée, ascendant dégradé. Plus précisément, l’autorité requiert une subtile combinaison de distance et de proximité (le roi touche les écrouelles comme le Christ le lépreux), laquelle, chez les morts illustres peut s’obtenir par l’humour (noir), notamment dans les dernières paroles, ou les épitaphes : « je m’arrêterais de mourir s’il me venait un bon mot », aurait dit Voltaire à l’article de la mort. A l’évidence il fut exaucé.

De leur côté, les vivants, à défaut d’œuvres ou d’actions mémorables, expédient machinalement dans les limbes numériques des tweets et des selfies. Si bien que parmi nos « amis » présumés vivants, beaucoup ne sont pour nous que des traces écrites et des spectres sur un écran – qui sait, peut-être des machines ? Et s’ils ont pris soin de se doter d’une Replika, leur décès n’interrompra pas nécessairement leurs émissions… Un être sans qualité ni talent pourrait pourtant se rendre utile en accueillant un disparu plus doué que lui, ne fût-ce qu’en récitant un poème, de Verlaine par exemple : ô la mort sans plus ces émois lourds…

Faisons plutôt le pari que des morts de plus en plus vivants et des vivants de plus en plus morts vont bien finir par se rejoindre.

Notes

[1Durkheim E., L’Évolution pédagogique en France, Paris, Alcan, 1938, cité par Gérard Mauger dans sa postface à l’ouvrage de Karl Mannheim, Le problème des générations, 1928.

[2Discours du 13 novembre 1792. Et encore : « Le monde est vide depuis les Romains ; mais leur mémoire le remplit et prophétise le nom de liberté. » (Discours à la Convention nationale, 11 germinal an II).

[3Le XIXe siècle à travers les âges, Denoël, 1984, Gallimard, « Tel », 1999.

[4Cité dans la traduction de Luc Brisson (GF, 2012).

[5La médiologie n’ignore pas les médiums vivants, mais elle les considère à travers les institutions, cf. les historiens, et autres « grands électeurs ».

[6« Familiarité du livre », texte publié dans le premier numéro de Médium (M1, octobre-décembre 2004).

[7« […] c’est quand ils n’ont plus leur raison qu’ils se mettent à composer ces beaux poèmes lyriques. Davantage, dès qu’ils ont mis le pied dans l’harmonie et dans le rythme, aussitôt ils sont pris de transports bachiques et se trouvent possédés. » Ion, 533d-534b, trad. M. Canto-Sperber.

[8Dans Ion, Socrate parle encore d’une « chaîne magnétique dont les extrémités sont la divinité et les auditeurs, et les maillons le poète et le rhapsode. » (Olivier Renaut, Dossier de l’édition « GF » du Phèdre, traduit par Luc Brisson, 2012).

[9Centre national de ressources textuelles et lexicales, en ligne.

[10Le spiritisme y est encore couramment pratiqué, et même institutionnalisé : il existe des associations de journalistes, de magistrats, et de médecins spirites…

[11On se montrera plus réservé sur la nécromancie : en matière de divination, il semble bien que les Anciens ne soient guère plus perspicaces que nous, qui le sommes si peu.

[12Ce n’est pas si nouveau, on connaît des apocryphes : le fameux « Madame Bovary, c’est moi », Flaubert l’a peut-être dit, mais il ne l’a jamais écrit.