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Rire de rien

Le Nom de la rose

Paul Soriano, 2 avril 2018

Le rire ébranle le corps, déforme les linéaments du visage, rend l’homme semblable au singe ! Pas du tout : les singes ne rient pas, le rire est le propre de l’homme, il est le signe de sa rationalité !

Comme tous les grands romans, Le Nom de la rose d’Umberto Eco (adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud) est multidimensionnel : un roman policier, historique, métaphysique, médiologique même, où l’abbaye et la bibliothèque en forme de labyrinthe forment le « milieu » d’un débat théologique, concrétisé par un livre, du reste fictif et caché.

Le livre, c’est un hypothétique second volume du traité La Poétique d’Aristote, traitant de la comédie, et donc du rire, objet d’une dispute entre deux moines, Guillaume de Baskerville et Jorge de Burgos.

Tout anachronisme mis à part, Guillaume incarne par avance les Lumières. Il est du reste le professeur ou plutôt le précepteur du moinillon Adsos. Celui-ci, devenu vieux, est le narrateur du roman, qui se souvient… Comme souvent, le héros positif et séduisant (surtout au cinéma, sous les traits de Sean Connery) est moins intéressant que le méchant, Jorge, la force obscure et pourtant « blanc comme neige », aveugle et néanmoins clairvoyant, dont la première apparition saisit Adsos :

« Celui qui avait parlé était un moine courbé sous le poids des ans, blanc comme neige, et je ne veux pas parler du poil seulement, mais aussi du visage, et des pupilles. Je m’avisai qu’il était aveugle. Sa voix était encore majestueuse et ses membres puissants, même si son corps était racorni par l’âge. Il nous fixait comme s’il nous voyait, et toujours, même par la suite, je le vis se déplacer et parler comme s’il avait encore le bonheur de voir. Mais en revanche le ton de la voix était de qui ne possédait que le don de la prophétie. “L’homme vénérable d’âge et de sapience que vous voyez, dit Malachie à Guillaume en lui désignant le nouveau venu, est Jorge de Burgos. Plus âgé que quiconque vivant dans le monastère (…) il est celui à qui bon nombre de moines confient le poids de leurs péchés dans le secret de la confession.” »

Jorge ne voit pas, il écoute. Il n’est pas exposé aux images, il ne lit plus, mais, comme le remarque finement Adsos : « j’admirai l’alerte mémoire avec laquelle, sans doute aveugle depuis tant d’années, il se rappelait encore les images de turpitude dont il nous parlait. Au point que je soupçonnai qu’elles l’avaient fort séduit quand il les avait vues, s’il savait les décrire encore avec tant de passion. »

C’est Jorge qui pose le problème, en opposant à la rhétorique de la conviction une rhétorique de la dérision. Les deux termes du débat ne font pas qu’opposer les adversaires, ils divisent chacun, de l’intérieur : Jorge lui-même, moins que Guillaume il est vrai, tente à l’occasion de mettre les rieurs de son côté.

Qui a gagné ? Difficile de le dire. L’affaire se termine mal : Jorge disparaît dévoré par les flammes de l’incendie qui ravage la bibliothèque, après avoir lui-même tenté de dévorer le livre.

« Et il commença de ses mains décharnées et diaphanes à déchirer, par morceaux et par bandes, les pages molles du manuscrit, se les déposant en lambeaux dans la bouche, et mâchant lentement comme s’il consommait l’hostie et voulait la faire chair de sa propre chair. »

La tragédie, car c’en est une, nous vaut pourtant un dernier trait d’humour : « Vite, m’exhortait encore Guillaume, sinon l’autre avale tout Aristote ! » Trop tard, « L’Aristote, en somme ce qui en était resté après le repas du vieillard, avait déjà pris feu. »

Guillaume pourrait triompher (« Il rit, juste ciel, lui, Jorge. Pour la première fois je l’entendis rire… ») mais lui n’a plus le cœur à rire : « Désormais, l’Antéchrist est vraiment proche car aucune science ne lui fera plus barrage. » Médiologiquement parlant, il sait bien que les deux clercs ennemis sont dans le même camp, celui que matérialise le livre, précisément. Et que la rhétorique de la dérision, le mettra en déroute, lui aussi, avec toute sa science.

Le Christ ne rit pas mais…

Au départ, ce n’est pas l’humour qui est en cause, mais le rire en tant que réaction physiologique incontrôlée, le rire qui fait se tordre. Jorge : « – Le rire ébranle le corps, déforme les linéaments du visage, rend l’homme semblable au singe. – Les singes ne rient pas, le rire est le propre de l’homme, il est le signe de sa rationalité » ne manque pas de répliquer Guillaume.

Reste un petit paradoxe : il y aurait donc de l’animalité dans ce « propre de l’homme » ? On poursuit dans le registre de la physiologie : « Je me demande, dit Guillaume, pourquoi vous êtes tellement contre la pensée que Jésus ait jamais ri. Moi je crois que le rire est une bonne médecine, comme les bains, pour soigner les humeurs et les autres affections du corps, en particulier la mélancolie. » Et Jorge ne dit pas non : « … même l’Église dans sa sagesse a accordé le moment de la fête, du carnaval, de la foire, cette pollution diurne qui décharge les humeurs et entrave d’autres désirs et d’autres ambitions… »

L’homme qui ne rit pas (pas encore) ne manque pas d’humour, et cette « pollution diurne » est un assez bien venue. A l’image du Christ, dont les Évangiles rapportent qu’il pratique volontiers l’humour, ou plutôt l’ironie et, plus généralement différentes figures du discours dont plus d’une fait sourire aux dépens des interlocuteurs, y compris ses disciples. Guillaume : « Quand il invite les pharisiens à jeter la première pierre, quand il demande de qui est l’effigie sur les pièces à payer en tribut, quand il joue sur les mots et dit : “Tu es petrus”, je crois qu’il s’agissait de pointes pour confondre les pécheurs, pour soutenir le courage des siens. Il fait même de l’esprit quand il dit à Caïphe : “C’est toi qui l’as dit.” »

Et les saints ne sont pas en reste, qui maîtrisent l’humour noir au moment où le commun des mortels aurait depuis longtemps cessé de rire : « Mais, susurra Guillaume avec l’air d’un saint, quand Laurent fut placé sur le gril, au bout d’un moment il invita ses bourreaux à le tourner de l’autre côté, en disant qu’ici c’était déjà cuit… »

Jorge précise : « Notre Seigneur Jésus-Christ ne raconta jamais de comédies ni de fables, mais de limpides paraboles seulement qui nous instruisent allégoriquement sur la façon de mériter le paradis, et ainsi soit-il. » Et de même, « les psaumes sont œuvre d’inspiration divine et usent des métaphores pour transmettre la vérité quand les œuvres des poètes païens usent des métaphores pour transmettre le mensonge et dans un but de pur divertissement… »

De fait, l’humour du Christ est le plus souvent métaphorique, comme le sont aussi bien les paraboles (analogiques) que le calembour sur le nom de Pierre. Cela de manière très subtile dans le cas du « Rends à César », par exemple : tellement plus « parlant » qu’un long traité sur les rapports du spirituel et du temporel, dont l’Europe chrétienne ne va pourtant pas faire l’économie.

On notera au passage la vertu pédagogique de cette confrontation implicite du sens propre et du sens figuré (un des traits les plus fréquents de l’ « humour anglais [1] »), beaucoup plus efficace qu’une lourde comparaison explicite, et qui laisse à l’interlocuteur, un peu abasourdi, le soin de tirer lui-même les conséquences, tandis que le public salue l’artiste…

Nos deux compères ne manquent pas de relever le caractère offensif du rire, qui serait comme une décharge de pulsion agressive (la bonne médecine de Guillaume ou la pollution diurne de Jorge). Guillaume : « Souvent le rire sert même à confondre les méchants et à faire briller leur sottise. De saint Maur on raconte que les païens le mirent dans de l’eau bouillante et qu’il se plaignit que le bain était trop froid ; le gouverneur païen trempa sottement sa main dans l’eau pour vérifier, et se brûla. Belle action de ce saint martyr qui ridiculisa les ennemis de la foi. »

Sur quoi Jorge, l’agélaste, ennemi du rire, se fait prendre à ricaner d’incrédulité  ! « Même dans les épisodes que racontent les prédicateurs on trouve beaucoup de contes à dormir debout. Un saint plongé dans l’eau bouillante souffre pour Christ et retient ses cris, il ne joue pas des tours d’enfant aux païens ! » Guillaume, aussitôt, exploite son avantage : « Vous voyez ? dit Guillaume. Cette histoire vous paraît contraire à la raison et vous l’accusez d’être ridicule ! Fût-ce tacitement et en contrôlant vos lèvres, vous êtes en train de rire d’une histoire (…) Vous riez du rire, mais vous riez », fût-ce « en contrôlant vos lèvres » !

Ni l’un ni l’autre disputeur ne semble toutefois s’aviser que l’humour du Christ est pratiquement toujours brandi comme une arme (ironie), pour confondre ses adversaires, ce qui peut surprendre venant du fondateur d’une religion d’amour. Peut-être sa nature divine lui interdit-elle de se prendre lui-même comme cible, comme le ferait volontiers un gentleman pratiquant, outre le double sens, l’auto-dérision ?

Il est vrai que la double nature du Christ, pleinement homme et pleinement Dieu, va nourrir, d’innombrables plaisanteries lourdingues, mais dont quelques-unes touchent involontairement à des questions théologiques.

Guillaume ne l’ignore pas : « Ils ont été légion, ceux qui se sont demandé si Christ a jamais ri. La chose ne m’intéresse pas beaucoup. Je crois qu’il n’a jamais ri car, omniscient comme devait l’être le fils de Dieu, il savait ce que nous ferions nous, les chrétiens… » Admirable intuition : seul un être « borné dans sa nature » ET « infini dans ses vœux », un « dieu tombé qui se souvient des cieux » (Lamartine) peut rire. Omniscient et infaillible, Dieu en est privé – à moins de se faire homme, justement. On notera au passage qu’un Dieu omniscient ne saurait non plus goûter la poésie qui sollicite l’ambiguïté sémantique, et moins encore le suspense du roman policier, puisqu’il connaît le coupable.

Scatologie et eschatologie

L’écart entre le très-haut et le très-bas ne fait pas rire tant qu’ils demeurent très-éloignés, mais il devient troublant (« drôle ») quand l’un et l’autre coexistent dans la même personne, vous et moi. La plupart des occasions de rire se produisent quand l’ange fait la bête, et vice versa. D’où la proportion élevée de « blagues » sexuelles ou scatologiques qui soulignent justement le grand écart entre le corps et l’esprit (l’infini à la portée des caniches dit, de l’amour, Céline), et le malaise qui en résulte, et le rire qui apaise ce malaise, en effet.

On verra du reste que Jorge lui-même n’est pas si bégueule, quand il rapproche, fût-ce pour les opposer, le rot et le pet de l’esprit qui souffle. Scatologie ? Le franciscain, lui, s’y livre pour sa part sans restriction :

— N’était-il pas minorite ce frère Dieutesauve de Florence ?
— Si, sourit Guillaume. Celui qui se rendit au couvent des prêcheurs et dit qu’il n’accepterait de nourriture si d’abord on ne lui donnait un morceau de la tunique de frère Jean, pour le conserver comme relique, et quand il l’eut, il s’en nettoya le derrière et le jeta dans le fumier et à l’aide d’une perche il le roulait au fond de la merde en criant : “Hélas, aidez-moi mes frères, parce que j’ai perdu dans la fosse d’aisance les reliques du saint !”

Là, pour le coup, Dieutesauve est Charlie. Guillaume renchérit quand il s’énerve au point d’en oublier le second degré : « Je te hais, Jorge, et si je pouvais je te mènerais en bas, sur le plateau, nu avec des plumes de volatiles enfilées dans le trou du cul, et la face peinte comme un jongleur et un bouffon, pour que tout le monastère rie de toi, et n’ait plus peur. »

Dans un registre plus décent, le savoir pris en défaut, la déconfiture des experts, donne également matière à rire. Jorge décrit quelque part la dérision comme « ascèse du docte », formule admirable. Plus sophistiqué encore, le pastiche ou la parodie, où le pasticheur met en évidence ce qu’il peut y avoir de mécanique (et de reproductible) dans le style de l’auteur pastiché, dont la grâce n’opère pas sans quelque pesanteur. Et la médiologie n’est pas triste non plus, quand elle explore la cuisine où s’élaborent les nourritures de l’esprit.
En d’autres termes, le Verbe ne se fait pas chair impunément et il n’y a mot d’esprit que parce que les mots de l’esprit désignent aussi des choses. D’où tant de rapprochements incongrus, et qui prêtent à rire – pour n’en pas pleurer ?

La bonne nouvelle (en grec : évangile), c’est que l’animal qui parle ne rit pas seulement parce qu’il est faillible, mais parce que, de surcroît, il le sait (dans les termes de Lamartine, le dieu tombé « se souvient des cieux »). Il ne rit que lorsqu’il « comprend la blague » et celui qui ne la comprend pas devient lui-même risible.

Le blasphème ne nous fait pas peur

On n’a vu que Guillaume et même Jorge flirtent en quelque sorte avec le blasphème. Mais c’est le second qui approfondit la question. Le blasphème en tant que tel ne l’effraie pas, bien au contraire. Son argumentation mérite la citation intégrale :

« Le blasphème ne nous fait pas peur, car même dans la malédiction de Dieu nous reconnaissons l’image égarée de l’ire de Jéhovah qui maudit les anges rebelles. Elle ne nous fait pas peur, la violence de ceux qui tuent les pasteurs au nom de quelque fantaisie de renouvellement, car c’est la même violence que celle des princes qui cherchèrent à détruire le peuple d’Israël. Elles ne nous font pas peur, la rigueur du donatiste, la folie suicidaire du circoncellion, la luxure du bogomile, l’orgueilleuse pureté de l’albigeois, la soif de sang du flagellant, l’ivresse du mal chez le frère du libre esprit : nous les connaissons tous et nous connaissons la racine de leurs péchés qui est la racine même de notre sainteté. Ils ne nous font pas peur et surtout nous savons comment les détruire, mieux, comment les laisser se détruire tout seuls en enflant avec arrogance jusqu’au zénith leur volonté de mort qui naît dans les abîmes même de leur nadir. Mieux encore, leur présence nous est précieuse, elle s’inscrit dans le dessein de Dieu, car leur péché aiguillonne notre vertu, leur blasphème encourage notre chant de louange, leur pénitence déréglée règle notre goût du sacrifice, leur impiété fait resplendir notre piété, de même que le prince des ténèbres a été nécessaire, avec sa rébellion et sa désespérance, au plus grand éclat de la gloire de Dieu, principe et fin de toute espérance. »

Paraphrasant un auteur moderne, G. K. Chesterton, on pourrait dire avec Jorge que ces blasphèmes sont des espèces de vertus chrétiennes devenues folles. Jorge aurait pu ajouter que la passion du Christ le met en quelque sorte à l’abri : elle désamorce par avance tout blasphème à son endroit, qui ne serait tout au plus qu’une chiquenaude, un coup de pied de l’âne, ajouté à sa Passion.

Car ce qui importe vraiment, ce sont les effets de l’esprit de dérision sur ce qu’on nommerait aujourd’hui la « culture » et au XIVe siècle, l’Esprit. Et là, Jorge marque des points, et fort habilement, car il implique Guillaume en tant que clerc (voué à la rhétorique de la conviction), et future victime d’une rhétorique de la dérision :

« Mais si un jour quelqu’un, agitant les paroles du Philosophe [Aristote]… amenait l’art du rire à une forme d’arme subtile, si la rhétorique de la conviction se voyait remplacée par la rhétorique de la dérision, si la topique de la patiente et salvatrice construction des images de la rédemption se voyait remplacée par la topique de l’impatiente démolition et du bouleversement de toutes les images les plus saintes et vulnérables – oh ce jour-là toi aussi et toute ta science, Guillaume, vous serez mis en déroute ! » Et encore : « Les serviteurs dicteront la loi, nous (mais toi aussi, à ce compte) nous obéirons à la vacance de toute loi… »

Faire rire la vérité

Sous le nom d’ironie, l’humour est une arme. C’est-à-dire un instrument asservi à un projet qui, lui, en général, n’a rien de drôle. Par exemple, tuer (symboliquement) l’adversaire, puisque le ridicule tue. Mais c’est une arme que l’on peut aussi bien retourner contre soi, non pour suicider, mais pour tuer en soi ce médiocre ou ce pire qui mérite de l’être, ennemi intérieur, à l’injonction du meilleur. Quand l’arme devient outil de construction de soi.

L’humour peut devenir aussi un instrument de vérité :

« Ici Aristote voit la disposition au rire comme une force positive, qui peut même avoir valeur cognitive, lorsque à travers des énigmes subtiles et des métaphores inattendues, tout en nous montrant les choses différentes de ce qu’elles sont, comme si elle mentait, elle nous oblige en fait à les mieux observer, et nous porte à dire : voilà, il en allait vraiment ainsi, et moi je ne le savais pas. »

À vrai dire, cette vérité-là serait plus spirituelle que « cognitive », et cela Guillaume l’entrevoit, de manière pour ainsi dire pascalienne :

« Jorge avait peur du deuxième livre d’Aristote car celui-ci enseignait peut-être vraiment à déformer la face de toute vérité, afin que nous ne devenions pas les esclaves de nos fantasmes. Le devoir de qui aime les hommes est peut-être de faire rire de la vérité, faire rire la vérité, car l’unique vérité est d’apprendre à nous libérer de la passion insensée pour la vérité. »

Du moins aussi longtemps qu’il existe quelque chose comme la vérité.

Car l’instrument de cette « fonction cognitive » n’est pas innocente. La caricature, par exemple, est une simplification du réel, qui grossit le trait, et ce qu’elle peut avoir d’abusif et de péjoratif se retrouve encore dans l’adjectif caricatural qui signifie : « qui fait injure à la vérité ». De nos jours, au contraire, il est implicitement admis que la caricature est plus vraie que le portrait réaliste. Elle est en quelque sorte « essentialiste » en cela qu’elle prétend nous livrer l’essence même du sujet, dissimulée par ses autres attributs accidentels, et qu’elle « démasque »… Le plaisir qu’elle procure, manifesté par le rire, contribue à persuader. Jorge voit donc juste quand il parle d’une rhétorique de la dérision : c’est tellement drôle que ça doit être vrai…

Le rire est le but de l’homme

Rire de son ennemi, de soi-même, puis rire de tout le monde et enfin rire de rien ? En plein XIVe siècle, Jorge (à moins que ce soit Umberto Eco au XXe [2]) voit bien de quoi il retourne :

« Pourtant si un jour – et non plus comme exception plébéienne, mais comme ascèse du docte, confiée au témoignage indestructible de l’Écriture – l’art de la dérision se faisait acceptable, et apparaissait noble, et libéral, et non plus mécanique ; si un jour quelqu’un pouvait dire (et être entendu) : moi, je ris de l’Incarnation… Alors nous n’aurions point d’armes pour arrêter ce blasphème, parce qu’il rassemblerait les forces obscures de la matière corporelle, celles qui s’affirment dans le pet et dans le rot, et le rot et le pet s’arrogeraient le droit qui n’appartient qu’à l’esprit, de souffler où il veut ! »

Pas plus que le blasphème, la dérision n’est fatale en tant que telle, mais seulement quand elle devient un « art », au lieu d’une « mécanique », c’est-à-dire un instrument en quelque sorte pédagogique, au service d’un enseignement. A ce stade, l’humour devient une arme pour tuer tout le monde, et Guillaume après Jorge, et toute incarnation, sans majuscule, autant dire n’importe qui et n’importe quoi. Sur scène, dans la presse, à la télé, des humoristes professionnels payés pour faire rire, naguère encore « de gauche » ou bien « de droite », ont élargi la cible et tirent désormais tous azimuts. Ou presque.

Et à la fin, quand il n’y a plus rien à tuer qui ne soit déjà mort (en termes houellebecquiens : la possibilité du nihil), ne reste plus que le plaisir brut de se marrer, sans objet particulier. Jorge toujours : « Mais combien d’esprits corrompus comme le tien tireraient de ce livre l’extrême syllogisme, selon quoi le rire est le but de l’homme ! »

Rire parce que ça fait du bien. La pollution diurne selon les termes de Jorge s’apparente en effet à une masturbation ou, pour les plus âgés, à une incontinence sénile.

Rire, péter, roter, éjaculer… À notre époque, on ne sait plus que rire. Les armes ne sont plus que de distraction massive (Philippe Murray). Un observateur critique et bien informé mange le morceau : « Rire. Oui, rire. Comme ils riaient avant la tuerie. Comme ils continuent de rire, en voyant une crotte de pigeon se poser sur le costume du président. Rire, parce que les tueurs n’aiment pas qu’on rie. Parce que la première victoire des tueurs serait de nous empêcher de rire. Rire des curés, des imams, des rabbins. Mais aussi des tueurs. Et de la mort elle-même. » (Daniel Schneidermann). Et se torcher avec Charlie ?

Homme de peu de foi, vous avez dit pigeon ? Un ange assurément, et la fiente de l’esprit qui vole.

Ce texte est paru dans le numéro 43 de Médium, « Charlie et les autres ».

Notes

[1Typiquement : « Il est fort possible, Monsieur, que votre famille descende du singe, mais pas la mienne » lance à Darwin un gentleman ulcéré.

[2Dans son Apostille au Nom de la rose, Eco tranche lui-même la question : « je savais très bien que ce n’étaient pas mes médiévaux qui étaient modernes, mais plutôt les modernes qui pensaient médiéval. » Et du reste « je ne connais le présent qu’à travers mon écran de télévision tandis que j’ai une connaissance directe du Moyen Âge. »