Accueil > Chroniques > Sens commun

Sens commun

Idiotie artificielle

Paul Soriano, 22 avril 2018

Le sens commun n’a plus la cote. Or, c’est précisément la dernière difficulté qui s’oppose au triomphe de l’intelligence artificielle. L’IA surpasse nos champions dans les disciplines les plus complexes, elle sait conduire une voiture, mais il faut d’abord lui enseigner que « ça ne sert à rien d’essayer de traverser un platane » explique le directeur de la recherche en IA chez Facebook.

Ou bien, si vous lui dites que « Jean est sorti de l’appartement, il a pris ses clés », il faut lui préciser que « il » désigne Jean et non l’appartement, et qu’il est passé par la porte et non par la fenêtre. Attention toutefois de ne pas conclure trop vite : une IA nommée Eugene Gootsman à qui on demandait « combien de pattes possède le mille-pattes ? » aurait répondu ceci : « Deux, mais les mutants de Tchernobyl peuvent en avoir jusqu’à cinq [1] » Pas mal vu…

Mais qu’est-ce au juste que ce sens commun ? On en connaît trois acceptions. C’est une espèce de sixième sens, celui de la perception immédiate du monde et des êtres qui le peuplent (un platane ou un mille-pattes, par exemple) ; une perception synthétique en quelque sorte, différente des sensations produites par chacun des cinq sens [2].

Plus couramment, c’est une capacité de jugement présumée commune à tous les hommes, dans l’ordre de la vérité, mais aussi de la pratique, de la morale, du goût, de la politique, etc. Le bon sens en quelque sorte, mais bien partagé (commun).

C’est enfin un synonyme d’ « opinion vulgaire » ; ce que des philosophes appellent la doxa pour l’opposer à leur propre démarche réflexive. Ce qui ne les empêche nullement de se comporter comme des jobards, surtout lorsqu’ils s’engagent en politique. Mais d’Aristote à Hanna Arendt, les doctes ne sont pas tous fermés au sens commun. Arendt en fait même la vertu démocratique par excellence, celle du citoyen, à défaut de laquelle seuls les puissants et les experts (et les jobards) auraient voix au chapitre [3].

« Idées reçues », « toutes faites », « truismes », « stéréotypes » sont devenus synonymes d’erreur. C’est bien fâcheux, car ils désignent, en réalité, des vérités statistiques – certes faillibles, mais le plus souvent avérées. Cela pour une raison elle-même assez évidente : pour qu’un jugement accède au statut d’idée reçue il doit avoir été vérifié des millions de fois par des millions de gens au cours des siècles, au moins dans une aire culturelle donnée, et parfois universellement. Un « truisme » n’est peut-être pas une vérité rationnelle, mais c’est à coup sûr et par définition une vérité probabiliste. Toutes les Irlandaises ne sont pas rousses mais, ne vous déplaise, il y a plus de rousses en Irlande qu’en Calabre où pourtant les Normands en ont laissé quelques-unes en passant. Et avec le Big data les vérités statistiques tiennent leur revanche…

Non sens commun

Dire que le sens commun se trompe, en général ou en particulier, est exact, mais cette affirmation relève elle-même du… sens commun, lequel est tout aussi « réflexif » que la philosophie dont il probablement le noyau dur. Faillible, certes, mais capable de se critiquer lui-même. À cet égard, sa vertu majeure n’est pas tant de dire la vérité que de questionner les vérités produites par d’autres autorités, y compris l’autorité scientifique quand elle s’égare hors de son champ de compétence. N’allez pas prendre ces vessies pour des lanternes sous prétexte que les unes et les autres sont composées d’atomes.

Il y a dans le sens commun, un côté « monétaire » : il permet à la fois les échanges (d’opinions) et l’accumulation de ces « trésors de sagesse », dont la valeur, du reste, est toujours révisable [4], ayant a subir l’épreuve du temps. C’est pourquoi il démasque les sophistes, qui dont des faux-monnayeurs de la pensée.

Remède souverain contre le fanatisme, c’est lui qui, après les massacres, finit par mettre un terme aux guerres civiles : le « Paris vaut bien une messe » prêté au bon roi Henri en est une assertion exemplaire qu’une machine bien programmée (ou un économiste, c’est tout comme) aurait sans doute confirmée au terme d’une analyse coûts/avantages approfondie. En cas de crise aigüe, son meilleur excipient n’est pas la colère mais l’humour, faute duquel, il n’est de vertu (foi, espérance, charité même) qui ne dégénère en vice extrême – telles les « vertus chrétiennes devenues folles » de Chesterton. N’en déplaise à saint Augustin, le jeune homme qu’il fut n’était pas si mal inspiré en demandant à Dieu de lui donner la chasteté et la continence.. mais pas tout de suite.

Administré en prises régulières, le sens commun apaise les mauvaises idées reçues, celles de l’époque, qui n’ont pas encore subi l’épreuve du temps. À commencer par cet étrange dogme qui enjoint de rejeter tous les dogmes. De nos jours en particulier, il est requis contre les overdoses de bullshit (traduction polie : foutaises et calembredaines) produites par l’esprit du temps. Et contre les fake news ? Doubler la dose !

Le sens commun (1re acception) a d’abord été la cible de philosophes adeptes d’un « scepticisme radical » allant jusqu’à nier le monde ou du moins le « monde tel qu’il nous apparaît ». Ils se trahissaient toutefois en se comportant dans la vie quotidienne comme si le monde existait. Plus tard, des intellectuels progressistes s’attaquèrent à la deuxième acception, arguant que ce sens commun est trompeur (les préjugés contre les Lumières), conservateur (ce qui n’est pas faux) voire réactionnaire (ça se discute), parfois même carrément cynique (« tout changer pour que rien ne change »). Les demi-savants, grands lecteurs des magazines qui véhiculent les idées à la mode prirent ensuite le relais. Et aujourd’hui, c’est au tour des discours « disruptifs » du management d’entreprise et de la révolution numérique. Ce qui n’est sans doute pas étranger aux décisions absurdes inspirées par les experts et autre technocrates hors sol.

Voici un bel exemple de non-sens commun dans le temple du think different  : le nouveau siège d’Apple, ce palais de glace, serait « trop transparent », si bien que les salariés en marche ne cessent de se prendre les parois de verre dans la figure… Mais la direction ne veut pas de post-it et autres signalisations destinées à éviter ces collisions : ça casserait le design ! Tel un bel iPhone fragile enlaidi par une méchante coque de protection… Comme quoi un site californien de la modernité peut être régi par des précieux ridicules d’Ancien régime. En toute transparence.

Même au sens vulgaire d’opinion commune, le sens commun tient pour vrai ce qui ne l’est que neuf fois sur dix ; côté élites, on tend naturellement à faire le contraire, ce qui multiplie dangereusement les risques de plantage. Il y a en effet du préjugé social dans cet anticonformisme bourgeois que vantent de nos jours les leaders d’opinion ; à quoi s’ajoute la vanité des repus en quête de distinction, qui détestent le « commun » dans les deux sens du terme : ordinaire et partagé. Il faut bien épater le bourgeois, c’est-à-dire s’épater soi-même, dans ces dîners en ville qui dégénèrent parois en « dîner de con », où ledit con n’est pas celui qu’on croit… C’est même à vrai dire tout l’intérêt de ce jeu de société.

Idiotie artificielle

Ce qui distingue une machine très intelligente d’un humain quelconque ? Il semble justement que ce soit notre sens commun, dans ses deux premières acceptions : la machine ne perçoit rien, elle scanne, elle ne juge pas, elle calcule  ; elle semble toutefois plus à l’aise avec la troisième acception (opinions vulgaires) comme l’a prouvé le chatbot raciste de Microsoft.

L’intelligence artificielle (IA) sait faire des choses à nos yeux difficiles : extraire la racine carrée de 137.257, gagner aux échecs ou au jeu de go, mémoriser toute la jurisprudence sur une affaire quelconque, « exécuter » sans faille une recette de cuisine, etc. Mais elle cale devant les épreuves qui nous semblent les plus faciles, immédiates et « implicites ». Il lui faut de l’explicite, du pas-à-pas et l’ambiguïté la désarçonne. Curieusement, elle renâcle aussi bien à devant l’évident (sens commun) que le non-évident (ambiguïté, double sens). Le calculable, le code, ça va, le symbole, ça coince. Imaginez ce qui se passerait si l’IA d’une voiture autonome prenait l’étoile à trois branches qui orne le capot de certaines Mercédès pour un viseur… La métaphore pour le moment n’est pas son fort. Et en guise d’humour, elle ne produit que du comique involontaire (quand par exemple elle prend au sens propre un sens figuré), et il faut lui « expliquer les blagues », ce qui les tue, comme chacun sait. On peut facilement concevoir une machine à produire de blagues ou des poèmes surréalistes, mais elle ne saurait à ce stade les goûter ni en jouir.

Heureusement, le sens commun n’a plus la cote, et le sens de l’humour est de plus en plus encadré. Ça ouvre des perspectives. D’autant que dans un monde converti à l’utilitarisme intégral, le bien et les vertus se prêtent assez bien au calcul. En ce qui concerne la foi et l’espérance, Pascal nous a déjà mis sur la voie avec son pari fondé sur un calcul de probabilités. Seule la charité renâcle un peu, sauf à considérer qu’on ne donne jamais que pour recevoir.

Quant à savoir si nos machines auront une conscience c’est le type même de question sans réponse possible, pour la bonne raison qu’on ne peut pas savoir non plus si un humain a une conscience. C’est toujours en définitive une question de grammaire : à la première personne « je » éprouve quelque chose, je ne peux en douter (Descartes) mais personne ne peut se mettre à ma place, c’est ma vérité ; à la deuxième je te demande de me dire (avec des mots) ce que tu éprouves et je dois deviner si tu es un homme ou une machine (test de Turing), mais tu peux toujours mentir ; à la troisième personne enfin, j’observe ton cerveau en imagerie médicale pendant que tu dis éprouver quelque chose. C’est la « vérité scientifique ».

Il n’y a pas d’autre issue. Sauf à s’en remettre, une fois de plus, au sens commun.

Article à paraître dans Médium 56, « Qui croire ? »

Notes

[1« Nos machines auront-elles une conscience », Les Échos, 27 février 2018.

[2Lalande : le « sens central qui aurait pour fonction de coordonner les sensations propres à chaque sens spécial, en les rapportant à un même objet et par là de nous en donner la perception »

[3A rapprocher du « lieu commun », à la fois ensemble de croyances et d’opinions communes qui nouent la cohésion sociale, et espace public (agora) où se confrontent lesdites opinions

[4Notre collègue médiologue Antoine Perraud remarque que la « loi de Gresham » (la mauvaise monnaie chasse la bonne) s’applique parfaitement aux débats dans les réseaux sociaux. Voir Médium 56, « Qui croire ? »