« Et si je me trompe, je sais que vous me corrigerez » (Jean-Paul II)

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Homo Ludens

Spectacles

Paul Soriano, 4 juillet 2021

Modifié le : 2 août 2021

À cause de Guy Debord et d’autres auteurs de moindre envergure, à cause aussi de tant de « tristes spectacles… », le terme est presque devenu péjoratif.

On dit « tout ça c’est du spectacle » comme on dirait « tout ça n’est que littérature », tout ça n’est rien. Et pourtant…

Le monde se donne en spectacle

Le monde se donne en spectacle ; les hommes, les animaux et même les végétaux se parent, plantent le décor et se mettent en scène : c’est beau et ça fait du bien… Ils exhibent des organes dont la seule utilité semblent être la parade : à quoi peut bien servir la queue du paon qui se pavane ? À attirer la femelle, tranche le darwinien orthodoxe – mais pourquoi est-elle attirée ? Parce qu’elle est programmée pour, précise le néo-darwinien (le genre de zozo savant qui met des guillemets à chanter quand il est question des oiseaux). Tout comme l’homme est programmé pour faire du théâtre, sans doute ? Que ces exhibitions soient subordonnées ou pas à des « instincts » (se reproduire, combattre…) n’explique rien : pourquoi de tels détours esthétiques, pourquoi ces ramages et ces plumages ?

Les animaux « jouent la comédie », entre eux (en l’absence de spectateurs humains, présumés contre toute évidence, seuls amateurs de spectacle) ; ou bien envers les autres espèces, ou encore, comme dans le cas des animaux domestiques dits « d’agrément », envers les humains. Dressés pour le cirque, ils gâchent un peu leur talent.

Les plantes exhibent leurs formes, en couleur et parfumées. Elles se servent de leur séduction, des vents et des abeilles pour essaimer la vie, elles déroutent la brise et la bise pour composer sans tambours ni trompettes de discrètes symphonies chromatiques et odorantes : art total. Pardon pour le lyrisme, mais c’est comme ça…

Pour vivre heureux vivons cachés ?

Morale de taupe ! Mais même les « taupes » s’exposent (au cinéma), car les services de renseignement ont une « espèce de poésie spéciale » (Guy Debord) qui n’a pas échappé aux romanciers. Quand on expulse un fâcheux, on lui demande encore d’aller se faire voir. Pour vivre heureux montrons-nous les uns aux autres. Et n’en déplaise à Debord, vive la société du spectacle, et vive la politique-spectacle, qui n’est regrettable que lorsque le spectacle est mauvais…

Moins bien pourvu en organes de parade, le singe nu se rattrape avec des prothèses : un « couvre-chef » est utile (il couvre), symbolique (le « chef ») et il est agréable à voir et à montrer. Le monde, même humanisé, ne suffit pas, on en veut davantage. Outre le spectacle de la nature et celui de la société, outre le paysage et l’architecture, on en rajoute dans la représentation, l’art et la poésie, le théâtre et le showbiz, les jeux et les médias ; et les drogues hallucinogènes. La représentation se produit déjà dans la plus stricte intimité, en imagination, où chacun se fait son petit théâtre ou son petit cinéma, fantasme et se met en scène… Toujours en avance d’une guerre, la France ajoute les intermittents du spectacle, et la médiologie pour essayer de comprendre comment ça marche.

La Comédie humaine

Si les espions se dissimulent (sauf au cinéma), les militaires adorent se montrer. Déjà, certaines animaux belliqueux exhibent leurs armes, menacent et dissuadent, sans se donner la peine d’attaquer. Les défilés militaires produisent les mêmes effets chez le plus belliqueux des animaux. Chez les uns et les autres, une mise en scène diffère le passage à l’acte, et la « catharsis » ouvre aux passions tristes, un précieux exutoire ; de nos jours, les jeux vidéo sont souvent des jeux de massacre – regrettables peut-être, mais moins que les massacres tout court.

Le spectacle est aussi « efficace au second degré » : toute représentation est critique ; même quand elle se veut édifiante, elle instille le doute : si un acteur quelconque peut incarner de manière crédible un roi ou un pape, comment ne pas soupçonner ces personnages de n’être que des acteurs en représentation ? Et les rôles sociaux en général rien d’autre que des rôles en effet ?

Car le spectacle est dans la société avant d’être re-présenté sur scène : en société, on se repaît du spectacle des autres. Les people sont toujours plus ou moins en représentation, mais nous, vous et moi, aussi ! C’est du reste un homme de théâtre (dont certains assurent qu’il serait lui aussi un personnage de fiction !) qui l’affirme : « Le monde entier est une scène, hommes et femmes, tous sont des acteurs, chacun fait son entrée et sa sorties, et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles [1]].

Tous acteurs, assurément, mais la notoriété, l’affection et les revenus dont jouissent ceux qui « font le spectacle », conquérants, prophètes, artistes, saltimbanques et tant d’autres « stars », l’emportent sur ceux qui échoient aux producteurs de biens et services « utiles »…

Spectaculaire Moyen Âge

Il est des sociétés et des époques où les rôles sont tout et l’individu, la personne, pas grand-chose ; d’autres au contraire (le XVIIIe siècle est partagé [2]) où l’on ne jure que par l’ « authenticité » débarrassée de tous ses oripeaux, émancipée, désaliénée, etc. – au risque de découvrir que le « vrai moi », hélas, vaut moins que ses rôles qu’on lui a fait l’honneur de lui confier…

En Occident, pendant quinze siècles, l’Église fut la plus grande entreprise de spectacle, theatrum mundi  : au grand théâtre du monde, elle apporte le texte (l’histoire sainte), plante le décor, met en scène ; elle entend même établir le casting, que lui dispute le pouvoir temporel… Par ses représentations (messes, processions, « mystères » et autres cérémonies…) et par le « spectacle vivant » qu’est la société, elle entend conserver le monopole de la production et, du coup, réprouve les initiatives privées qui le lui contestent, et condamne les comédiens profanes.

La Réforme ne chasse le spectacle du temple pour le laisser s’épanouir à Hollywood et Lalaland, aux bons soins des entreprises de spectacle (à but lucratif) ; mais chassé par la porte, il est rentré par la fenêtre, du temple et de l’âme : les offices des évangéliques sont devenus des concerts de rhythm and blues

Du theatrum mundi il ne reste pratiquement que la fascination pour un Moyen Age de fiction et de pacotille, un Disneyland : la ville médiévale n’est pas très saine ni très « fonctionnelle » mais tellement pittoresque ! Haussmann rase le vieux Paris pour livrer la ville à la circulation et à l’hygiène ; et aux forces de l’ordre : circulez, il n’y a rien à voir. Mais lors de la Grande Expo 1900,
« Paris Ville Lumière(s) », le site le plus visité est le simulacre de Paris médiéval, en carton-pâte.

« Du pain et des jeux »

Le spectacle est nourrissant, et les nourritures de l’âme aussi variées que celles des corps, en quantité et en qualité. « Du pain et des jeux », tranche la rude sagesse romaine. Il y a des spectacles qui impressionnent, qui en « foutent plein la vue » et les oreilles, et d’autres plus raffinés. Certains se goinfrent de jeux du cirque, d’autres savourent… Entre grande bouffe au Colisée et amuse-gueule à Versailles, boustifaille et delicatessen, bâfrer et déguster… Les bonnes âmes et les estomacs délicats exigent des mets plus délicats que pot-au-feu et choucroute populaires – sauf quand ces plats roboratifs reviennent en vogue, sous des formes en général épurées par une « nouvelle cuisine » anémique.

Quant à la société moderne, elle nous gave de fast food psychique. On connaît même une forme d’indigestion, d’obésité psychique, à savoir le tourisme, pour lequel le monde n’est plus que spectacle, le spectacle pour le spectacle. Notre République est pauvre en spectacles… On a toutes les raisons de l’aimer, mais pas pour son physique. Certes, un département ministériel y est dédié aux suppléments d’âme, on y met en valeur le patrimoine et on subventionne les « créatifs » (en échange de leurs contributions à la bonne humeur générale ?) mais cette inaptitude des régimes modernes en général à faire bonne figure par leurs propres moyens (à la déplorable exception des régimes totalitaires ?) a quelque chose de troublant [3]

Heureusement, la Rome païenne et la catholique, le Moyen Age et un Ancien Régime plus roboratif nous ont laissé de quoi loger dignement nos excellences et leurs hôtes étrangers…

Mais c’est encore un spectacle, le foot, qui sert d’ultime refuge du patriotisme : le coupe d’Europe oppose ce qu’il reste de nations (Russie comprise, et même Turquie !) mais on n’a pas encore réussi, à ce jour, à former une équipe d’Europe crédible.

Notes

[1[“All the world’s a stage, And all the men and women merely players ; They have their exits and their entrances, And one man in his time plays many parts…” (Shakespeare, Comme il vous plaira, acte II, scène 7)

[2Voir la Lettre sur les spectacles, de Rousseau à d’Alembert (ou Rousseau lui-même est « partagé »).

[3Comparer la photo du gouvernement sur le perron de l’Élysée avec l’Allégorie du bon gouvernement (sur les murs du Palazzo Pubblico de Sienne)… Le génie d’un peintre flamand de la bourgeoisie ne suffit pas à donner du peps à un conseil d’administration.



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