« Et si je me trompe, je sais que vous me corrigerez » (Jean-Paul II)

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Identité

L’identité d’un point de vue philosophique

« e pluribus unum »

Paul Soriano

17 mars 2011, modifié le 1er août 2021

Si « je est un autre », et même plusieurs, qui au juste répond à la question « qui suis-je ? », quand « je » répond ? La mode philosophique soutenait naguère que le sujet n’est qu’une illusion – mais qui, alors, se trouve « illusionné » ? Et quel crédit accorder à la sentence prononcée par un sujet philosophe de son état ?

« OK Then. If I’m not me, who the hell am I ? » (« qui suis-je donc, si je ne suis pas moi ? »), s’affole Douglas Quaid, interprété par Arnold Schwarzenegger, dans le film Total Recall de Paul Verhoeven.

Le champ de conscience

La conscience est comme le champ visuel. Celui-ci n’est pas une image encadrée vue par un troisième œil extérieur, il est saisi sans distance et, bien que limité (je ne vois pas ce qui se passe derrière moi), il n’a pas de bords : limité et pourtant sans « frontière » [1]. Comme le dit parfaitement Raymond Ruyer, à la virgule près : il n’est pas vu, il est, vu. De même, la conscience est limitée dans le temps, mais sans « frontière temporelle ». Le sujet n’en franchit aucune, non seulement quand il naît et meurt, mais même quand il s’endort et se réveille. Cette singulière propriété du sujet n’est sans doute pas étrangère au vain désir d’abolir toute frontière… dans le monde « extérieur ».

Il faut prendre de la hauteur (géométrique) pour discerner les frontières de l’Hexagone, sur la carte ou sur le territoire si elle y est tracée. De même, je dois « prendre de la hauteur » m’élever au-dessus de ma « condition de Français » pour me saisir en tant que Français, pour m’interroger, à l’occasion, sur cette identité, en discerner le contenu et les limites quand je me la représente. Mais cette prise de distance n’est que mentale, « réflexive » : inutile de sortir de soi-même pour se voir en tant que Français, républicain, catholique, ouvrier… C’est cela même un « sujet » : un être qui s’éprouve, s’analyse, se juge ou se repent, sans distance, dans une parfaite unité plurielle, et seulement par métaphore « outré » ou « hors de soi ».

Inutile donc de sortir de soi-même pour se voir en tant que Français, républicain, catholique, ouvrier ; n’en déplaise à Rimbaud, « je » n’est pas tout à fait un autre [2] et, n’en déplaise à Joseph de Maistre, on peut parfaitement se « rencontrer » comme homme et comme Français, Italien ou Russe.

Comment peut-on être Persan (et le savoir)

On connaît la célèbre déclaration de l’auteur des Considérations sur la France : « Or, il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme, je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie ; s’il existe, c’est bien à mon insu. » Cette phrase qui a troublé plus d’un fervent des Lumières est pourtant une bourde, une assertion qui se réfute elle-même. L’homme, Maistre l’a bel et bien rencontré, non pas à son insu mais intimement, puisque cet homme c’est lui-même s’éprouvant Savoyard et donc un peu Français et un peu Italien et même un peu Persan quand il lit Montesquieu. Le plus troublant, ce n’est pas que Montesquieu puisse parler des Persans, mais qu’un Persan puisse le faire aussi… Et il n’y a là nulle « abstraction », nulle référence à une « espèce humaine » incluant indifféremment Maistre et Jean-Jacques Rousseau, les Français et les Persans. C’est un sujet qui « se voit », s’éprouve, se connaît se juge ou se repent, sans distance, le plus concrètement, humain très humain, nullement tenu d’accéder à quelque « place de Dieu » pour en être informé ; dans une parfaite unité plurielle, et seulement par métaphore « outré » ou « hors de soi ».

Surprenante irréflexion chez un auteur qui cite volontiers saint Paul et multiplie les observations mieux inspirées, par exemple sur la Constitution de 1795 qui motive son propos. On le suit volontiers quand il affirme qu’ « une constitution qui est faite pour toutes les nations, n’est faite pour aucune » ou qu’à la question « Qu’est-ce qu’une constitution ? » il répond : « Étant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités d’une certaine nation, trouver les lois qui lui conviennent ». Voilà qui paraît fort sage, mais d’une sagesse plus universelle que « nationale », justement ! Surpris en état de contradiction, notre homme est maintenant pris en flagrant délit d’universalisme aggravé. Maistre – horresco referens – est un homme des Lumières ! Et ce n’est pas nous qui le disons, c’est lui.
Il reste que la conscience des autres ne se visite pas… sauf dans les romans. Le romancier, en effet, s’invite et nous introduit sans vergogne dans celle de ses personnages. Rien à redire, l’historien lui-même s’autorise, à l’occasion, cette intrusion. Un roman « behavioriste », sans incursion dans l’intimité des protagonistes, relève de l’exploit littéraire. Le lecteur, néanmoins, se rebiffe quand l’auteur d’un roman policier à suspense nous ouvre, avant le dénouement, la conscience de l’assassin sans s’aviser que celui-ci sait qu’il est coupable et que nous devrions donc le savoir aussi – sauf à supposer qu’il a agi « inconsciemment » (auquel cas il plaidera non-coupable). Le romancier désinvolte ou maladroit nous oppose une frontière qui n’existe pas.

Les Lumières eussent été mieux inspirées de miser moins sur la « raison » et ses raisonnements et davantage sur cette capacité réflexive qui fait l’économie de toute « révélation ». A défaut, notre laïcité – ce pur « produit » des Lumières, justement – risque fort d’être considérée comme la religion (de la Raison, de la Nation ou de la République majuscules) qui aurait, provisoirement, triomphé de toutes les autres. De surcroît, la laïcité ainsi recadrée ne blesse nullement le croyant puisqu’elle laisse ouverte une question encore irrésolue : d’où « provient » le sujet ? Au produit de l’Évolution (avec la majuscule qui sied à cette divinité inavouée), on peut préférer un être à l’image de Dieu sans offenser personne. La foi, l’espérance et la charité y trouvent leur compte.

Affranchi de l’axiome d’incomplétude (Debray), le sujet est comme une cité ou un empire idéal. Et du reste, la devise de l’empire américain (« e pluribus unum ») lui convient mieux qu’aux États-Unis, tout striés de frontières.

Vrais et faux paradoxes de la conscience

De son côté, la devise européenne (« In varietate concordia ») requiert parfois une assistance psychologique, mais quand la conscience d’un sujet est vraiment déchirée, un diagnostic se dessine en même temps qu’une frontière : schizophrénie.
Dans le monde, la frontière garantit l’intégrité d’un objet mais le surgissement d’une frontière « dans » un sujet entraîne sa désintégration – son aliénation. Cette absence de frontière est confirmée par l’inanité des prétendus paradoxes qui la présument. Le paradoxe du menteur Crétois est une construction artificielle, assez puérile. En réalité, rien n’empêche un Crétois de se faire ethnologue pour critiquer l’assertion selon laquelle tous les Crétois seraient des menteurs – au jugement, sans doute, d’un Athénien xénophobe tout aussi convaincu que les Lacédémoniens sont cruels. De même, des assertions telles que « la vérité n’existe pas » (pas même cette vérité-là ?) ou « le sujet est une illusion » (qui alors est illusionné et que vaut cette sentence prononcée par une illusion de philosophe ?) engendrent de simples contradictions logiques ou plutôt ontologiques : elles sont absurdes et non paradoxales. Les vrais paradoxes (« si oui alors non et si non alors oui »), comme celui de Russel, par exemple, surgissent précisément quand on entreprend de délimiter un langage pour en faire un « objet ».

Notes

[1On ne change rien en substituant au champ visuel l’aire visuelle du cerveau : aucun troisième œil n’est nécessaire pour « voir » celle-ci, ou alors on se trouve entraîné dans un processus absurde de régression à l’infini.

[2Ne pas confondre les « je-autres » que je suis et les autres « je » que je ne suis pas (Raymond Ruyer)


Références

Voir : Les frontières de l’identité.


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