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Qu’est-ce qu’un Français ?

Paul Soriano, 9 août 2020

Modifié le : 10 septembre 2020

Selon Elie Faure, « La vanité et la crainte du ridicule sont les traits les plus saillants du caractère français. C’est étrange, à coup sûr, la vanité étant neuf fois sur dix, la source du ridicule ».

Elie Faure [1].

Vanité, « cette captivité dont nous sommes à la fois les geôliers et les détenus » dit joliment pour sa part Paul Ricœur. Un film de Patrice Leconte (Ridicule, 1996) attribue à un Ancien Régime décadent ce qui est bien de chez nous, intemporellement. La petite phrase du politicien et, de nos jours, le tweet assassin succèdent à la « saillie drolatique » du courtisan, sans toujours l’égaler en esprit. Et ni l’aristocrate ni le bourgeois n’en détiennent le monopole. Elie Faure rapporte la saillie populaire d’un poilu qu’on s’apprête à trépaner et qui pendant qu’on lui savonne le crâne s’écrit : « Au moins, v’la un shampoing qui m’aura pas coûté cher ». Aristo ou populo, le beau geste donne au bon mot ses lettres de noblesse.

Vice privé, vertu publique

Oui, mais ces vices privés, lorsqu’ils sont conjugués, forment vertu publique : « la vanité collective faite de dix ou cent mille vanités individuelles associées peut produire, parfois, (…), sans préparation, presque sans outils, peut-être même sans but, un de ces fulgurants miracles qui donnent à la France le visage surnaturel d’un archange envoyé par Dieu. » (EF, p. 91). À l’heure de vérité. Sur son « adversaire », Péguy, mort au front, Barrès a une formule très forte : « Il lui a été donné de prouver en une minute la vérité de son œuvre. »

« Un homme qui connaissait bien les Français – sans doute parce qu’il ne l’était pas lui-même – et qui a su – toutes ses institutions le prouvent – à quel degré d’héroïsme on pouvait porter leurs défauts quand on savait y découvrir le mobile de leurs vertus, a dit ces paroles décisives : “Il faut toujours tenir leur vanité en haleine” » (EF, p. 90). Si ce n’est pas Machiavel, c’est surement Napoléon… Héroïsme et vanité : nous avons en français un mot pour dire cet alliage improbable : panache – emprunté à l’italien pennachio (bouquet de plumes sur un casque) mais pour lui donner un sens exclusivement français ; les autres peuvent à la rigueur en avoir, mais c’est en français qu’on le dira.

La vanité régulée par la peur du ridicule engendre la plus exquise sociabilité. L’égotisme est sociable par goût de plaire ou de déplaire, c’est tout comme, à condition d’y mettre de l’esprit. L’ennemi, c’est l’ennui et la figure repoussoir le « fâcheux », ou encore le « plat », terme par lequel Stendhal désigne tout ce qu’il déteste. On tolère à la rigueur le misanthrope – ce fâcheux a l’impudence de se mettre en colère – parce qu’il a du relief. Il arrive en effet que la bonne humeur française (une politesse, selon Voltaire) s’assombrisse. Quand les faits, les événements, l’intendance qui ne suit plus et les autres qui rechignent ou pire nous ignorent, le Français déprime ; ainsi, de nos jours, le déclinisme, est devenu une discipline intellectuelle. Mais nous avons aussi le remède : « Ils racontent leurs défaites comme si c’étaient des victoires » dit Machiavel.

Pas étonnant que la mode, cette industrie de la vanité, soit tellement française. Nos corsaires en dentelle excellent dans cette forme paradoxale d’originalité grégaire et oscillatoire qui rend l’éclat du neuf à des vieilleries, ou importe des fanfreluches qu’elle discipline sous une griffe. Ridicule hier, must aujourd’hui. Les idées même lui sont soumises, ces jugements téméraires sur lesquels Paris voit bâtir, tous les vingt ans, quelque science nouvelle. (Stendhal).

Le Français, toutefois, « pour se défendre contre sa propre inconstance, veut du fini, du défini et du définitif. » (EF, p. 121). Et des règles, dans la vie comme au théâtre : à celle des trois unités empruntée aux Italiens nos classiques ajoutent l’unité des caractères. Même le dérèglement doit être systématique (Rimbaud), et l’absurde analysé.

Si la frivolité n’exclut pas les idées, elle les veut « claires et distinctes », autant dire : vraies. Même pour Pascal, la vérité est une « pointe subtile ». Bossuet, qui ne passe pas pour un parangon des Lumières, oppose à la confusion apparente du monde sa justesse cachée « que nous ne pouvons jamais remarquer qu’en le regardant par certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre » (Sermon sur la Providence). Un point de vue, la foi ou la raison, d’où tout s’éclaire et s’unifie, et tant pis si en français point de vue désigne aussi la subjectivité : c’est peut-être mon point de vue mais j’entends le faire partager. Universellement.

Liberté, égalité, fraternité…

Notre fameuse passion pour l’égalité est moins un amour du prochain qu’un corollaire de l’unité : l’égalité sous le souverain. Les Anglais (Hobbes) ont parfois de bonnes idées. Démocratique ? Non, républicain ! Différents mais égaux disent les bonnes âmes.

La liberté ? Elle consiste d’abord à s’affranchir de ses attaches originelles, familiales, ethniques, ou régionales – « déracinés » déplore Barrès – comme de tous les corps intermédiaires, économiques entre autres. Sinon, c’est la liberté frondeuse de l’insoumis, limite factieux. Elle ne redevient véhémente que lorsque l’ennemi occupe le pays, ou qu’il faut libérer les autres.

La fraternité enfin et surtout, c’est Les Trois Mousquetaires, roman intégralement français, n’en déplaise aux amateurs de littérature « exigeante » : « C’est un grand mythe pour la jeunesse d’un pays », « le mythe de l’amitié entre les hommes qui, sous le double sceau de la loyauté et du courage, deviennent invincibles… [2] »

Éphémèrement chaleureuse dans les moments majuscules de l’histoire (la Révolution, la Libération), la fraternité demeure le reste du temps un peu abstraite chez les intermittents de la République : le demos est moins charnel que l’ethnos. Ne confondons pas le peuple et la « racaille » et saluons à cet égard la franchise et la lucidité du citoyen Beyle, alias Brulard : « J’abhorre la canaille, en même temps que, sous le nom de peuple je désire passionnément son bonheur. » (…) « J’aime le peuple, je déteste ses oppresseurs ; mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants que de vivre avec le peuple. »

Le ridicule, c’est les autres

Finalement, le ridicule (l’enfer), c’est les autres. Ces lourdauds de Germains, ces Anglais mercantiles et coincés… Et ne parlons pas de ces fous de Russes ou de ces Anglais sans manières que sont les Américains. Nous, on préfère le beau geste, la bravoure, l’exploit : les Allemands ont la logistique, nous avons les taxis de la Marne. A défaut de persévérance, un brin de folie, et l’intendance même peut goûter à la gloire [3], « sans préparation, presque sans outils, peut-être même sans but. »

Sinon, l’intendance c’est bien rasoir. Dans le film déjà évoqué, le héros rivalise d’esprit avec les courtisans (au fait, d’où tient-il son talent, ce provincial, ce bouseux ?) mais ce fâcheux ennuie tout le monde dès qu’il évoque son grand dessein : assécher les marais de la Dombes, pensez-donc ! Les ingénieurs et les savants ont du mal à trouver l’accès au souverain, via l’antichambre ou l’alcove et plus tard les bureaux.

Les autres il va donc falloir les éduquer. La sociabilité française s’élargit sans difficulté à l’humanité, du salon à l’agora et de l’agora à la scène du monde, il n’y a qu’un pas. Et si la leçon n’est pas apprise et bien récitée, l’institutrice du genre humain qui a de qui tenir (fille ainée de l’Église) ira vous l’enseigner manu militari. La Providence armée, gesta Dei per Francos. La générosité s’exaspère qu’on refuse ses dons et pas plus qu’on ne fait de bonne littérature avec de bons sentiments, « on ne joue pas aux échecs avec un bon cœur. » (Chamfort).

Et si les hommes manquent à l’honneur, surgit enfin la Française : « Si, au moment le plus difficile de son histoire, une paysanne de dix-huit ans a sauvé la France, c’est parce ce qu’elle s’est mêlée de ce qui ne la regardait pas. » (EF, p. 119). Pas de doute, elle est bien de chez nous, la Lorraine ! Plus d’un héros fatigué a dû soupirer : quelle emmerdeuse ! Et monter en selle. Idem Jeanne Hachette et sainte Geneviève.

La gloire de la France affiche deux siècles successifs à son palmarès, le XVIIe (le Grand Siècle) et le XVIIIe (jusqu’en 1815), siècles français par excellence, pour le meilleur et pour le pire. Après ça se dégrade ? L’Empire abattu se replie sur les colonies, où nos idées simples furent plus d’une fois retournées contre nous en inspirant des guerres de libération. Il en reste la francophonie et ses/nos écrivains d’outre-mer… Deux guerres mondiales, victorieuses à la fin, certes, mais… Et tout cela pour finir « puissance moyenne » ?

La Cour de Ridicule aujourd’hui, la foire aux vanités de l’époque, c’est du côté des médias qu’il faudrait la chercher. Dans les talk-show où se frottent le showbiz, les people et ce qu’il reste de politiques. Nos petits marquis sont toujours aussi insolents, toujours prêts à défendre, courageusement, les poncifs de l’époque. Et le souverain dont il faut obtenir et garder l’attention, c’est toujours le roi, le client-roi, celui qui détient le pouvoir (d’achat).

Rien ne change, alors ? Pas vraiment. La preuve : « Le scepticisme, le prosaïsme utilitaire, la corruption financière, l’étroite politique des partis et des intérêts, la lutte égoïste des classes, voilà les maux qu’il faut partout combattre au nom des idées [4]. »

Le diagnostic date de 1896.

Notes

[1Elie Faure, Découverte de l’Archipel, « L’âme française ou la mesure de l’espace ». Seuil « l’école des lettres », 1995, p. 85. La première édition date de 1932, dans La Nouvelle revue critique. Noté dans la suite EF, suivi du numéro de page.

[2André Roussin, réponse au discours de réception de Alain Decaux, 13 mars 1980. www.academie-francaise.fr.

[3Notons toutefois cet l’hommage de l’épicerie à d’Artagnan : l’enseigne Les Mousquetaires entend suggérer « l’égalité et le combat mené par l’enseigne pour la défense du pouvoir d’achat. En guerre contre la vie chère. »

[4Alfred Fouillée (1838-1912), « Psychologie de l’Esprit français autrefois et aujourd’hui ». Revue des Deux Mondes, 1896. Texte mis en ligne par Wikisource.


Références

Extrait d’un article paru dans Médium 42 « L’écrivain national » (janvier-mars 2015).
Logo : Steifer / CC BY-SA (http://creativecommons.org/licenses…)