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2011, l’année de tous les recommencements

Article paru dans le numéro 30 de "Médium"

Paul Soriano, vendredi 2 mars 2012

Le XXIe siècle commence en 2011, année fertile en événements décisifs et plus encore en commémorations. Derrière la confusion de moins en moins maîtrisée se dessine pourtant une tendance lourde : bienvenue dans l’ère du recyclage.

[sommaire]

Le coup de vieux

On sait que les siècles historiques se jouent du calendrier. Le XIXe commence en 1815 ; du XXème, on peut dire qu’il s’ouvre avec fracas en 1914, atteint son apogée en 1968 pour entamer aussitôt la courbe de son déclin avant de s’achever, donc, en 2011 ou plutôt fin 2010, avec ce « printemps arabe » qui surgit sans vergogne en plein cœur de l’hiver ! 2011, on va le voir, présente de sérieux arguments sérieux au titre d’an I du XXIe siècle. Saluons en passant un prophète puisque Steve Jobs a eu l’élégance de disparaître précisément cette année-là, où l’on célèbre par ailleurs le 40e anniversaire de la commercialisation du premier micro-processeur.

En 2011 donc, certaines choses ont pris un coup de vieux tandis que d’autres, immémoriales, s’offrent au contraire une cure de jouvence, un bon lifting, à tout le moins un sérieux massage facial. À propos de cosmétique, n’oublions pas que le plus génial de tous les slogans publicitaires (« Parce que je le vaux bien [1] ») date aussi de 1971. On le doit à l’Américaine Ilon Specht qui ne dissimule pas l’inspiration féministe de cette proclamation narcissique.

Il est vrai que prendre un coup de vieux, ce ne n’est peut-être pas tant vieillir, processus lent et pour le moment irréversible [2], que paraître subitement vieux. Prenez le nucléaire, une industrie datant du baby boom, si l’on ose dire, bien plus jeune que le solaire et l’éolienne, plus archaïque l’un que l’autre. Or à la suite du séisme du 11 mars 2011 et des dégâts causés à la centrale atomique de Fukushima, plusieurs grands pays dont l’Allemagne ont renoncé à cette très moderne source d’énergie. L’avenir dira si la peur de la peur fut bonne ou mauvaise conseillère. De notre côté du Rhin, on est plus subtil, c’est bien connu : en déclarant, le 15 septembre 2011, que le nucléaire est une énergie du passé, une candidate à la candidature pour l’élection présidentielle, lui a sans doute habilement porté le coup le plus sévère. Dangereux à la rigueur ça se gère mais démodé, ça risque d’être plus difficile.

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La dérive des incontinents

En Italie, la mode est au rétro relooké techno. 20 ans (un siècle !) après le putsch soviétique de 1991, un (ex) communiste de 86 ans, constitutionnellement impotent de surcroît, vient de renverser une vidéocratie au profit d’un régime d’inspiration techno-ploutocratique dont les sondages et les médias disent le plus grand bien [3].

Au XXIe siècle plus que jamais, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Du coup, les « fin de » et « retour de » se succèdent précipitamment. Prenez l’État-nation. Après son ascension (quelques siècles), puis son « recul face aux marché » (des années 80 à la crise de 2008), son « retour » n’aura pas duré trois ans, le temps que le sauvetage des banques et la relance de l’économie transforment la crise de la dette privée en crise de la dette publique. Mais celle-ci affecte aussitôt les banques privées détentrices de créances publiques dévalorisées sur les marchés, et les banques cessent alors de faire crédit à l’économie dite réelle dont la récession assèche les ressources fiscales en retour.

A tout seigneur, tout déshonneur. Se souvient-on qu’en 2008 Barack Obama faisait vibrer les États-Unis et une bonne partie du monde avec ses Yes We Can qui sonnent à peine trois ans plus tard comme, osons le dire, des rodomontades. Oui on peut… rembourser, ce serait déjà pas mal.

Car le 5 août 2011, une agence connue des seuls spécialistes décidait d’abaisser la « note » des États-Unis, quarante ans exactement après que Nixon ait parachevé la disparition de l’étalon-or avec l’abandon de la convertibilité du dollar. En 1971, c’est encore le président en personne qui annonce la nouvelle ; en 2011, c’est l’obscur porte-parole de l’agence Standard & Poor’s dont le discours sur l’état de l’Union s’apparente à un verdict judiciaire ou médical : United States of America Long-Term Rating Lowered to “AA+” On Political Risks And Rising Debt Burden ; Outlook Negative. On notera que l’alourdissement du fardeau de la dette (Rising Debt Burden) ne survient qu’en seconde position dans les causes de dégradation, après les risques politiques. À savoir : l’incapacité des deux grands partis à s’entendre pour prendre les bonnes décisions. La « mésentente » entre le parti au pouvoir et l’opposition est pourtant assez courante en démocratie, mais c’est justement là que le bât blesse.

L’Europe de son côté a pris de l’avance à cet égard et l’innovation politique, une fois de plus, nous vient d’Italie. En quelques jours donc, début novembre, un pouvoir chasse l’autre, un magnat de la vidéosphère fait place à un technocrate dont le pédigrée est de nature à rassurer les marchés. Et cela sans révolution à l’ancienne, ni insurrection 2.0. Sans élections non plus. À peine, pour la forme, une rapide consultation des partis et, pour les caméras, quelques manifestations tardives et quelques crachats discrets sur le vaincu : dégage ! Notons pour être équitables que quelque jours auparavant, Athènes, en avance sur Rome évidemment, avait connu un processus similaire.

La loi d’airain de la monnaie

Rien de si nouveau pourtant aux yeux de l’historien, puisque déjà sous l’Ancien régime, les souverains endettés (oxymore) dépendaient des oligarques de la finance et ne s’en délivraient qu’en répudiant souverainement leur dette, telle une épouse encombrante. Exactement comme vient de le faire, en partie, l’État grec avec la bénédiction des institutions européennes. On s’est toutefois abstenu jusqu’à présent d’aggraver la sanction en liquidant physiquement les créanciers, comme le faisaient volontiers les monarques. Dans le cas de la France, notons que l’impasse budgétaire de 1788 est comparable à celle de 2011 – à ceci près que c’est désormais le social et non la guerre qui creuse le déficit. Mais le plus étonnant dans l’affaire, c’est que cette dépendance à la dette a été délibérément organisée par les gouvernements. Pendant quelques décennies, les fameuse Trente Glorieuses, les États avaient su s’en affranchir. Mais en instituant l’indépendance de la banque centrale (1973 en France) qui pour être centrale n’en est pas moins une banque, ils ont privé le Trésor d’une ressource essentielle et se sont du même coup soumis aux marchés de la dette publique, qui sont une construction politique .
Auparavant, c’est en effet le Trésor qui actionnait la « monétisation de la dette » (en bon français : la planche à billets) au risque, il est vrai, de déchaîner l’inflation et de léser les épargnants. Ce privilège est désormais transféré à la Banque centrale ; mais les traités européens interdisent à la BCE de l’exercer, à la différence de la Fed américaine ou de son homologue britannique (voir Jean-Claude Werrebrouck « La construction politique du marché de la dette publique ». http://www.lacrisedesannees2010.com/article-la-construction-politique-du-marche-de-la-dette-publique-85707447.html)
Quoi qu’il en soit, l’histoire retiendra qu’en 2011, à six mois d’une élection présidentielle, un gouvernement aura présenté un budget décroissant (à l’exception du service de la dette) et décidé impunément des impôts nouveaux et des réductions de prestations sociales.

On a du reste bien fait d’économiser les élections puisque celles qui ont eu lieu en Espagne un peu plus tard ont donné une victoire massive à un parti dont le programme est identique à celui des nouveaux gouvernements italien ou grec. Comme le déclare sans sourciller le président du Conseil européen : "Nous n’avons pas besoin d’élections mais de réformes". Il est vrai que ce président-là est belge et que la Belgique fait pour sa part depuis 18 mois l’économie d’un gouvernement.

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Aucun de nous ne s’imposait

Quand la notation se substitue à la votation, c’est la démocratie qui prend un coup de vieux.
Ou alors une certaine idée de la démocratie, où les partis détiennent le quasi-monopole de la médiation politique, à commencer par celui de la désignation des candidats à l’élection.

L’innovation vient de France cette fois, et d’un parti socialiste d’autant plus exemplaire que tout semble lui sourire, alors que dans le reste de l’Europe les socialistes sont plutôt à la peine. Le PS gouverne la quasi-totalité des régions ainsi que la majorité des collectivités locales, il vient de conquérir le Palais du Luxembourg (septembre 2011) et s’apprêterait si l’on en croit les sondages à prendre l’Élysée, Matignon et le Palais Bourbon dans la foulée. Et c’est ce parti promis aux plus grands succès qui demande modestement, non à ses militants ni même à ses électeurs réguliers, mais aux simples « sympathisants » de désigner son candidat à l’élection présidentielle. Mais quoi de plus naturel que de consulter ses « amis », comme on dit sur Facebook ? Le résultat est ce qu’il est : trois millions d’amis, moins de dix pour cent du corps électoral, peut mieux faire, mais c’est une première, et les médias unanimes saluent la performance tandis que l’adversaire promet de se convertir, le moment venu.

Faisant assaut de modestie, une candidate à la candidature déclare [4] : « Nous avons lancé des primaires parce qu’aucun de nous ne s’imposait, et que nous avions des différences. Si on a peur du débat entre nous, il ne faut pas aller se présenter contre Nicolas Sarkozy parce que ça va être d’un autre niveau. » On s’étonne d’abord ce cette franchise naguère suicidaire et puis on réfléchit : outre qu’elle est dans l’air du temps (transparence, on se dit tout) la déclaration est tactiquement impeccable : on coupe l’herbe sous le pied de l’adversaire qui ne pourra que bêtement répéter ce qu’on a déjà dit soi-même. Moralité : les partis ont de l’avenir, à condition de réviser leur « logiciel ».

A contrario, les discours, interviews, débats, news et autres commentaires que motivent dans les médias la prochaine élection présidentielle font penser à de très vieilles rediffusions. De même que les livres, les pauvres « livres » que s’obstinent à publier les politiques pour nous faire part d’une vision d’un monde ou d’un projet de société…

Mais qu’en est-il alors, en cette fin 2011, de cette démocratie 2.0, ramenée à de plus justes proportions par des lendemains qui déchantent et l’irruption un peu cavalière des experts ?

On renverra sur ce point le lecteur au événements précédents en rappelant simplement les événements intéressants sinon décisifs survenus depuis lors. À commencer par ces rassemblements d’ « indignés » en Europe et jusqu’aux États-Unis où un populisme de gauche (Occupy Wall Street) a provisoirement volé la vedette à un populisme de droite (Tea Parties). On notera que ces mouvements que l’on associe médiologiquement aux réseaux sociaux en ligne empruntent néanmoins leur dénomination commune à la graphosphère, sous la forme d’un petit livre français devenu un bestseller en franchissant les frontières. Un observateur du mouvement Occupy Wall Street nous livre néanmoins une analyse médiologiquement originale [5]. En dépit de son hétérogénéité (un « bric-à-brac de mots d’ordre écologiques et culturels, sociaux et fiscaux »), on peut néanmoins repérer dans ce « mouvement populaire transversal » « une disposition éthique générale, exprimée ici dans le refus des hiérarchies et la critique de la représentation démocratique », disposition qui se repère notamment par « l’absence de micros aux assemblées générales, dont les propos circulent, répétés par tous, comme en un vaste concert de negro spirituals ».

Notons aussi que Occupy Wall Street désigne, non un gouvernement (Occupy The White House), mais bien le site physique que la puissance financière en réseau n’a pas complètement réussi à virtualiser. Et de son côté, Anonymous, un groupe informel d’hacktivists sans frontières, s’en est pris récemment à une organisation non gouvernementale, les cartels de la drogue. Les Anonymes auraient même obtenu la libération d’un de leurs membres séquestré au Mexique sous la menace de révéler les accointances des narcotrafiquants au sein des institutions. Après les gouvernements, les oligarchies n’ont qu’à bien se tenir, face aux peuple connecté.

Quels enseignements suggèrent au total les événements de 2011 ? Tandis qu’en Égypte, de nouvelles manifestations ont conduit le gouvernement à présenter sa démission au… Conseil suprême des forces armées, en Tunisie les élections ont donné la majorité à un parti islamiste et en Libye, les islamistes semblent également devoir être les principaux bénéficiaires de la chute de Khadafi comme ils le seraient sans doute aussi d’un renversement du régime syrien.

Alors, en guise d’avancées démocratiques, la technocratie de salut public pour solder les extravagances de la finance aux dépens des contribuables et des assurés sociaux chez nous, et chez eu la charia ? C’est un peu plus compliqué, comme disent les experts effarouchés par un populisme simpliste et mal informé. Nos propres turpitudes nous privent d’arguments pour sermonner les peuples qui donnent leur suffrage à la religion. Admettons que les gouvernements de techniciens sont justifiés par l’urgence et devront tôt ou tard se refaire une légitimité. Et pour ce qui est de la religion, n’oublions pas qu’en Italie le gouvernement technocrate-chrétien de Mario Monti compte sept personnalités (sur 16 portefeuilles au total) proches des milieux catholiques, sinon du Vatican. C’est peut-être ce qui a incité Benetton, vendeur de fringues et de bons sentiments, à remballer ses projets d’affiches publicitaires pas très catholiques.

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La matière désorganisée

A bien des égards, le nouveau siècle s’exprime à l’américaine. Une mauvaise note jamais n’abolira l’Empire. Certes, il faudra patienter jusqu’en 2013 au moins avant de voir se dresser de toute sa hauteur (1776 pieds, conformément au millésime de la déclaration d’Indépendance) la Freedom Tower sur Ground Zero. Mais la puissance américaine que l’on sache ne s’est nullement effondrée. En 2011 elle a même, dit-on, liquidé son ennemi public numéro un et contribué à renverser des régimes au Moyen-Orient sans troupes ni missiles, à part un modeste soutien logistique en Libye.

Les États-Unis sous-traitent volontiers le matériel mais le logiciel reste made in USA, invented here. Goldman Sachs n’a jamais mieux mérité son surnom de Government Sachs d’autant que ses collaborateurs officiels ou officieux ne se contentent pas d’assister le président des États-Unis, mais volent au secours des nouveaux régimes européens et de la BCE.
Et pour ce qui est réseaux sociaux en ligne et plus généralement de l’Internet, les noms de Facebook, Google, Apple, Microsoft et autres Amazon nous dispensent de commentaires.

Et pourtant, un tout petit État, la Grèce encore, a failli, début novembre 2011, réduire à néant la crédibilité du dispositif de sauvetage de l’euro et de l’économie mondiale laborieusement échafaudé quelques jours auparavant. Cela simplement en le menaçant d’un… référendum. Le lendemain, les marchés mondiaux chutaient lourdement et tous les dirigeants semblaient frappés de stupéfaction et d’impuissance. Les élections ne sont peut-être pas si démodées puisqu’elles continuent de faire peur. Avant de faire machine arrière M. Papandreou avait eu le temps de révéler au monde l’existence d’une nouvelle arme de dissuasion massive : dans un monde en proie au risque systémique, la moindre perturbation peut déclencher de proche en proche une catastrophe planétaire, l’équivalent en somme de la dissuasion nucléaire, la stratégie du faible au fort 2.0. Il faudra retenir la leçon : quand les puissants sont impuissants, la prime va à ceux qui, quelle que soit leur taille, restent capables de nuire.

Tout se passe donc comme si le monde était devenu trop compliqué pour se prêter à une quelconque organisation, à un contrôle global visible ou même underground et cela même pour la puissance qui reste hégémonique, aussi bien selon les critères du XXe siècle (combien de divisions, combien de missiles) que selon les critères du XXIe.

Mais que s’est-il donc passé, disons entre 1991 (dernier soubresaut du communisme soviétique) et 2011, pour que le monde ait à ce point changé ? L’épuisement des ressources naturelles et changement climatique (nature) ? La montée en puissance de la Chine (industrie) ? Le sursaut de la Russie (énergie) ? La vitalité de l’Islam (religion) ? La finance globale dérégulée (argent) ? De tout cela un peu, beaucoup ou pas du tout… Mais moins sans doute que le déploiement (technique) du numérique en réseau.

C’est l’effet réseau, bien sûr, qui explique les « risques systémiques », les phénomènes extrêmes et l’impuissance des institutions à les juguler. Un effet d’autant plus redoutable qu’il implique la nature : un séisme entraîne un tsunami, ce qui entraine la destruction d’une centrale nucléaire, ce qui conduit certains pays à abandonner le nucléaire, ce qui entraîne une chute en bourse des entreprises concernées, ce qui aggrave encore la crise financière, ce qui indigne les électeurs, etc. Dans l’autre sens, l’industrie humaine, nous dit-on, dérègle le climat, et ainsi de suite. Les phénomènes extrêmes touchent aussi bien la météo que la finance – en attendant les opinions politiques ?

Le numérique en réseau a déjà révolutionné les médias, ce qui n’est pas rien, mais il promet pourtant bien davantage car, ainsi qu’on l’a montré dans le précédent numéro de Médium , il remet en cause toutes les médiations et les corporations qui les gouvernent.

Bien malin qui saurait établir le bilan énergétique de ce double « empowerment », celui des dirigés (vous et moi) par les réseaux sociaux en ligne ; et celui des « dirigeants » de tout poil, politiciens et militaires, savants et influenceurs, patrons et financiers, par les dispositifs numériques institutionnels de contrôle… Mais si le numérique accroît les capacités d’intervention de tout un chacun, il semble bien qu’il développe plus vite encore la complexité du monde ainsi livré aux initiatives plus ou moins déstabilisatrices des uns et des autres. Car dire que les médiations (les institutions) sont remises en cause, c’est dire aussi qu’elles sont rendues impuissantes. Pour l’exprimer en termes médiologiques, difficile d’organiser la matière, quand la matière c’est le numérique. « Réseaux : après l’utopie » ? Mais Internet ne saurait inspirer quelque utopie que ce soit car pour le meilleur et pour le pire il donne un terrible coup de vieux aux projets de société. Disparus des programmes des partis, ils ne motivent plus guère ce qu’il reste d’intellectuels organiques : quand chacun se découvre en train de « faire société », qui oserait la ramener avec son petit projet personnel d’ingénierie sociale ?

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Hybridations

À quoi s’ajoute un autre effet, qui n’est pas non plus sans lien avec le numérique, même s’il tend à se généraliser à des domaines qui lui semblent étrangers. D’abord mise en évidence dans les médias (un média numérique hybride la presse, la radio et la télévision), puis à propos du politique, de l’identité, de la monnaie, ou encore des comportements en matière de médecine et de santé, l’hybridation se propage au point de devenir un lieu commun de l’époque. Les prothèses hybrident la technique et le vivant tandis que la robotique de son côté se « biologise » ; l’industrie (l’automobile, par exemple) hybride à tout va ; les biotechnologies jouent avec la barrière des espèces ; l’art et le body art renchérissent ; les identités et les opinions naguère incompatibles coexistent… La convergence a déjà trouvé son sigle : vous avez aimé les NTIC ? Vous adorerez les NBIC (nano, bio, informatique, sciences cognitives). Surveillez notamment le nano : il nous promet de faire à la matière, inerte ou vivante, ce que le numérique a fait à l’information.

En conséquences, si le XXe siècle se voyait (se voulait) sans frontières, le XXIe lui sera au mieux trans-frontières, car la démangeaison identitaire les fait proliférer. Et il devient même nécessaire d’en établir de plus étanches, contre l’effet réseau, pour bloquer, par exemple, la propagation des virus [6] ou celle des créances pourries.

De ce point de vue, c’est l’Europe qui est dans le coup. À défaut de former un improbable corps politique, l’Union européenne apparaît comme une chimère politique – à ceci près que de l’antiquité (mythologie) à nos jours (biotechnologies et body art) la chimère conquiert son droit à l’existence. Les acteurs de la construction européenne seraient bien avisés de renoncer à « unifier » ce qui ne demande qu’à être « harmonisé », comme le dit dans sa très grande sagesse le président de la Cour européenne des droits de l’homme, à propos d’un droit européen… hybride : « La Cour a toujours tenté, depuis cinquante ans, d’harmoniser la protection des droits de l’homme, pas de l’unifier, précisément pour laisser une marge d’interprétation aux États. Une synthèse se crée, la Cour prend ce qu’il y a de meilleur dans chaque système [7] ». Que n’a-t-on suivi son exemple en matière monétaire : un euro monnaie commune nous eût sans doute valu moins de déboires qu’un euro monnaie unique à l’heure où se multiplient les monnaies locales.

Décidément, ceci (le nouveau) ne tuera pas cela (l’ancien), car cela peut trouver dans ceci de quoi s’offrir un coup de jeune. Voyez, entre autres, le solaire et les éoliennes remis au goût du jour par la technique et la production industrielle ou encore, dans un tout autre registre, la réhabilitation du plagiat… Et risquons pour finir un pronostic : le recyclage serait à l’ère nouvelle ce que le progrès fut à la précédente, étant entendu que le progrès peut lui-même être recyclé.

Notes

[1Because I’m worth it, création de l’Américaine Ilon Specht qui ne dissimule pas l’inspiration féministe de cette proclamation narcissique.

[2En 2011, les labos du monde entier travaillent jour et nuit à repérer les gènes du vieillissement pour s’efforcer de les faire taire. Un coup de vieux, est-ce si grave docteur, quand un pays comme la France a vu le nombre de ses centenaires croître d’une petite centaine en 1900 à plus de 16 000 en 2011 ?

[3Intitulé « Le grand courage politique de Mario Monti », l’éditorial du Monde du 18 novembre 1911 est inhabituellement élogieux. À juste titre si l’on en croit des sondages qui créditent le nouveau gouvernement de 80% d’opinions positives.

[4Cité par Le Monde, 22 septembre 2011.

[5François Cusset, « Quand le peuple se rebelle », Le Monde, 6 novembre 2011.

[6Voir le film de Steven Soderberg, Contagion, novembre 2011.

[7Le Monde, 6 novembre 2011.

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