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Hommachine

Homo ludens

Des lendemains qui chantent et qui dansent…

Paul Soriano, 1er juillet 2021

Modifié le : 2 août 2021

On connaît la blague : dans l’usine du futur, il n’y aura que deux employés : un humain et un chien. Le travail du premier sera de nourrir le second, et le mission du chien sera d’empêcher l’humain de s’approcher des machines.

Ce que disaient déjà, paraît-il, les ingénieurs soviétiques à Gagarine : « surtout, ne touche à rien ! »…

L’homme façonné par l’hégémonie, on l’appellera Homo ludens  [1]  : un homme sans qualités, dépouillé des attributs spécifiques qui faisaient de lui un sapiens, politicus, etc., un être humain en somme… Politicus se faisait représenter, en personne, par un tiers de confiance, Ludens par un paquet de données dans le Cloud : un mauvais plaisant a surnommé la patron de Facebook Idi Amin Data

Une trottinette dans une ruelle du Puy-en-Velay, un petit pain sans gluten sur un plateau-repas vegan à côté d’une boisson énergisante : cool ! A défaut de surhomme, Nietzsche nous a donné un portrait saisissant du « dernier homme », autant dire de notre « bobo » national, ou plutôt international [2]. Bien loin de rester confiné dans son terroir (horresco referens), du bon côté du périphérique (horresco bis), le dernier homme est un Touriste intégral, pour qui le monde n’est plus que spectacle ou, moins encore, un arrière-plan pour le selfie ; être-au-monde comme on est-à-Venise, à Bruges, à Paris plage ou à Disneyland, le parc humain sans connotations suspectes : inclusif et non totalitaire.

Quant aux passions tristes et autres retours du refoulé, Homo ludens leur laissera libre cours dans la simulation transgressive des jeux vidéo, qui offrent une catharsis aux pulsions les plus abjectes comme aux plus vertueuses, non moins redoutables : les innombrables victimes d’un « monde meilleur » pourraient en témoigner si elles étaient encore de ce monde toujours imparfait…

Amusez-vous, faites la fête : le dernier homme et le bon Européen…

« Amusez-vous, faites la fête, aimez la musique », recommande le Président [3]. Tout un programme : vous marchiez ? Eh bien dansez maintenant ! Indignez-vous à gogo contre ce passé honni où sévissaient des préjugés qu’on n’a pas fini d’éradiquer, mais oubliez le futur : l’avenir est déjà là, no future, la Révolution est achevée – des lendemains qui chantent et qui dansent, on ne saurait rendre le monde encore meilleur…

Le dernier homme est parmi nous, et le coronavirus n’y est pour rien : « Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même. » Ou bien alors la fin du monde ; ou l’immortalité pour les nuls [4] ? En attendant, on se contentera de naviguer dans les rayons de l’hypermarché, avec un hyper-café du Commerce pour converser.

De tous les slogans de Mai 68, « sous les pavés, la plage » est le plus perspicace. On ne saurait mieux dire la mutation du citoyen révolté en hyper-Touriste, éco-responsable et vertueux, et la métamorphose de la cité en parc d’attractions… Totalitaire ? Non, inclusif !

Le dernier homme de Nietzsche est peut-être en même temps son « bon Européen », l’Europe, ou plutôt l’UE, étant une espèce de banc d’essai du régime hégémonique dont elle en affiche fièrement les traits essentiels : le global et le sans frontières, la technocratie post-politique, la disqualification des opposants (à l’Union), la virulence des retours du refoulé, y compris la fièvre identitaire… Et surtout la sortie de l’histoire.

À cet égard, le fameux et controversé discours de Sarkozy-Guaino aux Africains ne manque pas de sel… A Dakar, le 26 juillet 2007, le président français déclare, on s’en souvient, que le « drame de l’Afrique » vient du fait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire »… Mais ses hôtes auraient pu lui répliquer [5], que l’homme européen, lui, en était sorti ! Et lui retourner aussi la suite du discours à leur manière : « Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. » ? Mais celui de l’Europe, c’est qu’elle vit dans le remords (ou la nostalgie ?) de l’enfer perdu (l’histoire européenne) de la sénilité… « Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès » : très exactement la situation des Européens, désormais. CQFD.

On n’aura pas la cruauté de mentionner à nouveau ces grandes cités historiques (Venise, Bruges…) et toutes ces capitales européennes métamorphosées en parc d’attraction pour notre Touriste intégral…

Et pourtant, ça résiste…

Là où il n’y a plus d’opposants légitimes, plus d’ « autre », plus d’extérieur, en somme, la résistance devrait logiquement détourner le système, devenu « écosystème », exploiter ses failles et ses bugs, s’approprier ses ressources pour le combattre, comme le font déjà, pour leur part, les djihadistes… A l’inverse, les bien-pensants parodient, mimétiquement, l’adversaire : on dévoile fiévreusement les complots des complotistes, on décrypte le vrai du faux, on tweete rageusement sa réprobation des réseaux sociaux. Toujours en boucle : le mouvement politique planétaire actuel le plus virulent, le mouvement Woke, se veut « anti-Blanc » – traduire « anti-occidental »… attitude typiquement occidentale… Et si le système était porté à s’autodétruire, ironiquement ?

Il reste en tout cas exposé au banal syndrome de l’apprenti sorcier, surtout lorsqu’y sévissent des sorciers du code, hackeurs et autres hacktivists  ; ou ce redoutable agent de propagation appelé « virus » : virus naturel, informatique, infodémique ou idéodémique, tel le #hashtag, agent virulent des pandémies qui affectent l’information et les idées… Celui de la Covid tue des gens mais déconstruit aussi bien des impostures : les « experts » suffisants (mais insuffisants), la « start-up nation » démasquée, l’Union désunie, la mondialisation et son impératif catégorique de libre circulation… Et si le confinement a banalisé l’usage des outils numériques et du télétravail, il a aussi révélé quels sont les jobs vraiment indispensables dans notre techno-société – rien à voir avec les bullshit jobs.

L’entreprise de conditionnement par les industries culturelles fonctionne à plein régime mais les résultats ne sont pas à la hauteur des ressources mobilisées – ses excès et ses ridicules feraient douter ses partisans les moins suspects de dissidence ; et la censure exercée par les détenteurs du monopole de l’opinion légitime témoigne de cet échec. Naguère unanimement encensés, les réseaux sociaux sont aujourd’hui systématiquement vilipendés mais, à défaut de démocratie participative, ils jouent, quoi qu’on dise, un rôle de contre-pouvoir, et ceux qui les dénoncent en font eux-mêmes usage, massivement, à l’image des médias. Leurs entreprises de « rétablissement de la vérité » (facts checkers, désintox, decodex, « le vrai du faux »…) trahissent surtout la panique des faiseurs d’opinion autorisés.

Sinon, le sens commun, cette capacité de jugement dans l’ordre de la vérité, mais aussi de la pratique, de la morale, du goût, de la politique, etc. est l’arme de destruction massive des bobards et calembredaines, et la mieux partagée. De manière significative, il n’a plus trop la cote [6], assimilé à l’opinion « vulgaire », voire « populiste »… Dans son sillage, pourtant, le réalisme est de retour : en philosophie avec l’affirmation d’un courant néo-réaliste et dans les sciences naturelles avec le regain d’intérêt pour la vie animale (le pré-humain, antidote au post-humain ?) ; et, dans la cité avec les « retours de… », des identités, de la politique, du religieux, de la nature, etc.

Le « siècle vert », promet Régis Debray ? Il était temps ! En dépit des extravagances de certains édiles (tous métropolitains !), le souci écologique va dans le même (bon) sens, et ces lubies sont bénignes, après tout, comparées à la folie furieuse qui détruit la planète : on peut bien se moquer de Greta (Thunberg), elle est un avatar de l’enfant qui dit que le roi est nu, et l’enfant-star est aussi un produit du système.

Le pauvre « chatbot raciste » de Microsoft s’est laissé manipuler par des interlocuteurs malveillants : c’est déplorable, bien sûr, on aurait préféré plus édifiant, à l’instar de la disputatio qui oppose des universitaires au robot philosophe de Pascal Chabot…

Mais du moins est-il avéré que l’on peut encore les piéger…

Notes

[1Homo festivus, selon Philippe Muray, l’un des deux anthropologues de la postmodernité avec Baudrillard.

[3En direct de l’Élysée, ce 21 juin 2021, Fête de la musique et lendemain d’élections où deux tiers des citoyens en âge de voter ont préféré s’abstenir.

[4Le succès de la collection « Pour les nuls » (For the Dummies) témoigne au moins d’une certaine lucidité.

[5Le président sénégalais Alexandre Wade déclara plus tard avec un beau sens de l’humour que Nicolas Sarkozy avait été « victime de son nègre » (Henri Guaino).

[6Le sens commun se trouve être aussi l’irréductible défi lancé à… l’intelligence artificielle.


Références

Homo ludens : autres chroniques